Contacté par la revue Regain pour un article, j’ai répondu à quelques questions à partir desquelles serait rédigé un petit portrait dans leur n°10. Voici l’entretien en intégralité.

Pouvez-vous revenir sur les étapes clés de votre parcours qui vous ont mené vers cette « simplicité volontaire » ?

En regardant en arrière, il y a sans doute beaucoup à dire pour répondre à cette question ! Tout d’abord, je suis le cinquième d’une famille de six enfants, fils de journaliste : j’ai été éduqué dans un contexte où nous ne manquions de rien, mais n’avions rien en trop. Le scoutisme a également été, dans une certaine mesure, une boussole pour mon orientation de vie et professionnelle ; il n’est pas étranger à ma décision de m’orienter, après le collège, vers des études d’ébénisterie – ce qui a été une lutte contre l’administration qui tenait absolument à m’envoyer vers des études plus « intellectuelles » correspondant apparemment mieux à mon milieu social et à mes capacités.

A la fin de mes études, plusieurs facteurs se sont additionnés pour me mener à une prise de conscience globale : une remise en cause du système éducatif dans lequel je ne me retrouvais pas – même en filière professionnelle ; un engagement militant au sein de mouvements opposés à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe, ouvrant petit-à-petit le débat sur une « écologie humaine » ; la découverte grâce à un de mes frères aînés de l’écologie environnementale et des milieux alternatifs. Tout cela m’a fait prendre conscience du lien qui existe entre ces différents aspects et m’a poussé à engager une réflexion globale sur l’écologie. Cela m’a amené, après avoir fini les études, à passer quelques mois chez un paysan-charpentier fabricant de roulottes dans le sud de la France, chez qui j’ai découvert ce mode de vie vers lequel je n’ai cessé de tendre depuis !

Quelques mois plus tard a été publiée l’encyclique (lettre adressée à tous les fidèles catholiques et aux « hommes de bonne volonté ») Laudato Si’ du Pape François, qui est venue confirmer et appuyer ma réflexion et démocratiser ce sujet dans les milieux catholiques dont je suis issu.

Après quelques mois de travail en isolation de fenêtres anciennes en région parisienne, j’ai quitté mon emploi pour effectuer un tour de France des alternatives écologiques, à la rencontre des personnes vivant la sobriété heureuse. J’ai ensuite passé une année à l’institut Philanthropos à Fribourg (Suisse) pour étudier la philosophie, la théologie et l’anthropologie et enraciner intellectuellement ma réflexion.

En quoi ce mode de vie/cet état d’esprit fait-il sens dans le contexte actuel selon vous ?

Le contexte dans lequel nous vivons nous offre l’opportunité d’une réflexion absolument nouvelle, telle que les anciens n’en ont jamais eu l’occasion. En effet, le « progrès technologique » nous met face à des choix que l’humanité n’avait jamais eu jusqu’à aujourd’hui. Mais dans le même temps, nous sommes confrontés de manière brutale à la finitude du monde. La crise écologique que nous traversons nous oblige à revoir la manière dont nous vivons ; en ce sens, elle est à mes yeux une opportunité. Mais je crois qu’il faut prendre conscience et affirmer haut et fort qu’adopter un mode de vie plus sobre en moyens est d’abord une question anthropologique, et non simplement une nécessité pratique pour « sauver la planète ». Celle-ci ne serait pas en danger que la question resterait fondamentalement la même : vivre dans une profusion croissante nous permet-il de déployer notre humanité, d’accéder au bonheur ?

La crise écologique que nous traversons nous oblige à revoir la manière dont nous vivons ; en ce sens, elle est à mes yeux une opportunité. Mais je crois qu’il faut prendre conscience et affirmer haut et fort qu’adopter un mode de vie plus sobre en moyens est d’abord une question anthropologique…

Aujourd’hui, nous avons l’opportunité de renoncer par choix, de choisir la sobriété par conviction. Nos anciens n’étaient pas forcément meilleurs que nous, simplement ils n’avaient pas encore les moyens de vivre dans la démesure généralisée (il existe foule d’exemples de démesure locale dans le passé, qui ont toujours causé des effondrements). Il nous faut aujourd’hui choisir la décroissance dans les moyens pour favoriser une croissance dans l’être, par la relation.

Jardin de la maison Ste-Angèle

Qu’est-ce qui vous a donné l’impulsion de partir sur les routes de France ?

Le désir de me convaincre et de convaincre mes proches que ce mode de vie était possible, mais aussi de réaliser ce qu’il implique comme difficultés. Il y avait au départ un esprit un peu revanchard dans mon projet : « Vous vous moquez de moi en me traitant d’utopiste ? Vous allez voir que mon utopie existe ! »

Petit-à-petit, mon désir un peu égoïste s’est décentré et s’est ouvert à quelque-chose de plus grand que moi : j’ai commencé à écrire, à interroger les personnes que je rencontrais, pour que mon expérience soit profitable à d’autres qui n’avaient pas la possibilité, comme moi, de prendre du temps pour voyager et rencontrer des gens dont ils ignoraient même l’existence.

Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

Ce choix rend heureux ! J’ai commencé pendant mon tour à redécouvrir cette vertu que les chrétiens appellent l’espérance. « La plus haute forme de l’espérance est le désespoir surmonté » disait Bernanos. On peut voir, dans le discours dominant, la crise écologique comme une impasse insurmontable et se sentir écrasé. J’ai moi rencontré des personnes qui, sans prétendre apporter de solution universelle pour sauver la planète, changent de vie à leur petite échelle et en sont heureux, simplement. Et ce qui est beau, c’est que cette joie simple rejaillit sur le monde, bien plus que ne peut le faire n’importe quelle innovation technologique pour « limiter votre impact carbone », apparemment bien plus efficace – ce qui reste à prouver ! – mais aussi beaucoup moins poétique. Ce mode de vie ouvre sur les autres et sur le monde, contrairement à ce qu’affirment certains en le qualifiant d’égoïste ; il est un lieu d’émerveillement partagé et de relations privilégiées.

Pouvez-vous revenir sur le projet de la maison communautaire Sainte-Angèle ? Qu’est-ce qui vous a motivé à vous installer ?

À la suite de mon année à l’institut Philanthropos, où nous vivions également une vie commune entre étudiants, et après une expérience de travail comme paysan-artisan, il m’est apparu nécessaire d’intégrer un lieu de vie communautaire pour continuer ma démarche de conversion écologique. En effet, j’ai découvert pendant mon tour de France, puis en Suisse, que la vie communautaire était sans doute le lieu où la relation peut le mieux se déployer dans les quatre aspects qui fondent ce que le Pape François appelle l’écologie intégrale : la relation à soi, aux autres, à l’environnement et à Dieu. Car c’est bien dans la relation que nous pouvons grandir, nous élever et prendre soin de ce qui nous entoure. Il est sans doute illusoire de croire que nous pouvons réellement respecter, prendre soin de quelque-chose qui nous serait totalement extérieur et inconnu ; au contraire, lorsque nous prenons conscience de ce qui nous unit avec les autres, avec la Création, à entrer en contemplation, nous pouvons alors commencer à prendre soin !

Jardins partagés, parmi lesquels le potager de la maison Ste-Angèle

Ne trouvant pas le lieu où je souhaitais m’installer, j’ai proposé à quelques amis de le fonder et, de fil en aiguille, nous nous sommes installés à Poissy, en région parisienne, pour mener une vie fraternelle, une vie commune de prière et de transition écologique, une vie au service des autres également.

Un an plus tard, quels enseignements en tirez-vous ?

Que la vie commune nous amène toujours, par des moyens détournés, bien plus loin que ce que nous imaginons au départ ! Je dis « par des moyens détournés », car cela peut être particulièrement déroutant parfois. Par exemple, il m’est arrivé cette année d’avoir l’impression de régresser sur certains points dans ma transition écologique à cause de la nécessité de m’adapter au rythme de chacun, à la transition des autres membres de la maison. Mais en faisant cela, je rentre dans un temps, dans un rythme qui est celui de la relation et qui m’oblige à une certaine humilité, qui me met face à mes limites et à celles des autres.

Par ailleurs, il y a aussi des avancées objectives que j’aurais eu du mal à effectuer tout seul, autant au niveau pratique qu’aux niveaux spirituel et artistique, par exemple ! Donnons une fois de plus raison à l’adage populaire : « Tout seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin ! »

« A la découverte de la sobriété heureuse » Mayeul JAMIN. Ed. du Cerf. 448 pages, 22€.

Laisser un commentaire