Je publie ici ce qui pourrait être considéré comme le point départ de ma réflexion sur un changement de mode de vie. Ce texte, écrit il y a deux ans, raconte une histoire. Mon histoire. En tout cas celle dont je rêve. Sous la forme du récit d’une journée « type ».

Je l’ai écrit suite à une série d’articles de Fikmonskov que je vous invite à lire ici, ils vous permettront de mieux me comprendre. J’étais à cette époque-là dans l’Aude chez un artisan-paysan pour découvrir ce mode de vie. C’est en bonne partie grâce à lui que j’ai réalisé que mes rêves jusque là inexprimés étaient probablement réalisables. Je ne l’en remercierai jamais assez !

On pourrait m’objecter plein de choses, me traiter de doux rêveur, d’utopiste ou d’idéaliste. C’est un peu vrai, j’en ai bien conscience. Ce texte est une de mes journées futures rêvée. Le contexte est idéalisé, il ne se passe rien de grave, il fait beau… Mais il montre quelque chose de plus profond, un idéal de vie.

J’ai grandi depuis, certaines choses ont évolué ou changé, mais l’idéal reste le même. Tous les choix que j’ai fait depuis ont été faits dans cette optique.

Ce texte est un objectif, vers lequel toute ma vie tend depuis que je l’ai écrit.

8h00 : Je prends mon petit-déjeuner au soleil devant ma roulotte en réfléchissant à ce que je vais faire de ma journée. Il risque de faire un peu chaud dans l’après-midi, je dois m’organiser en conséquence : je finirai donc les foins dans la matinée avant que le soleil ne tape trop. Il ne me reste qu’un petit hectare à faire pour arriver aux 500 balles qui serviront l’hiver prochain pour les quelques vaches, chèvres, moutons et chevaux que nous partageons avec les familles Fik et Jean-Claude. Tiens, quand on parle d’eux ! Les voilà qui passent en voiture ! Je vais les saluer et leur souhaite bon courage pour leur journée de travail. Fik me demande comment avancent les travaux de ma maison et quand il pourra « enfin récupérer la caravane » avec un clin d’œil. Je les envoie bouler en riant et retourne terminer mon petit-déj. Fik, c’est mon grand-frère : il travaille en ville dans une petite boîte avec laquelle il a arrangé ses horaires pour pouvoir bosser régulièrement de chez lui, tantôt avec moi, tantôt dans la petite école dont Jean-Claude est le directeur. Jean-Claude vit en face de chez Fik avec Jeannine et leurs enfants. Il y a quelques années, il a monté une petite école dans le village à quelques kilomètres du hameau. La femme de Fik y est institutrice à mi-temps, Jeannine y donne de temps à autre des cours de latin et de philosophie, Fik apprend la guitare et ma femme le piano à ceux qui le souhaitent. Nous participons tous aux cours de musique. J’accueille régulièrement quelques élèves soit à l’atelier soit à l’extérieur pour leur apprendre qui le travail du bois qui des rudiments de jardinage, d’élevage ou de culture. Nous gérons également divers ateliers du mercredi après-midi : madame Fik s’occupe de l’atelier poterie, Jeannine de l’atelier bijoux, etc. Bref, tout le monde s’y implique.

Nous sommes installés non loin d’un monastère, c’était l’un des critères importants pour choisir notre lieu de vie. Nous assistons régulièrement aux offices et à la messe tôt le matin, avant le début de notre journée de travail. Commencer ma journée par ce tête-à-tête avec le Père, par ce moment de silence ou de chant grégorien, m’aide à appréhender tranquillement les journées les plus difficiles. Avec le petit-déjeuner au soleil levant, quoi de mieux pour bien démarrer une journée ?

Je me rassois devant mon bol de lait tiré la veille et mon pain fait avec la farine d’un paysan bio installé à côté avec qui je bosse régulièrement. J’aperçois ma femme qui sort avec notre aîné pour aller chercher les œufs au poulailler. Le petit rituel du matin, très important ! Ils reviennent cinq minutes plus tard, le petit me saute dans les bras, surexcité, et me fait comprendre qu’une poule couve et que « c’est trop chouette, on va avoir des poussins ! ». Je discute avec ma chère et tendre de son programme de la journée : elle va en passer une bonne partie avec Madame Fik et Jeannine pour cuisiner des conserves. On arrive dans une période que j’adore : une bonne odeur s’élève durant plusieurs jours sur le hameau et il y a toujours un plat à goûter ou un avis à donner. Les rires de nos femmes résonnent toute la journée, les beaux jours s’installent, les enfants jouent dehors et nous laissent un peu plus tranquilles. Les oiseaux chantent, les prés se couvrent de coquelicots et autres fleurs aussi jolies qu’éphémères. Les shorts et sandales ou tongs sortent des placards, les chemises tombent pour les messieurs, les robes longues et légères de nos femmes nous ravissent. La vie est belle !

Je file vers le dernier pré à faucher, en passant voir les bêtes. Voilà Jeannine et Madame Fik en train de traire les vaches et les chèvres. Je m’arrête discuter cinq minutes qui, de clopes en fous-rires, se transforment en une demi-heure. Je me fais inviter à déjeuner et réussis enfin à quitter ces dames pour courir jusqu’au pré. José m’y attend, l’air un peu énervé de s’être levé si tôt pour m’attendre quarante minutes. Je m’excuse et commence à lui expliquer le fonctionnement du tracteur. José ? C’est un portugais, la quarantaine. Il est là depuis deux semaines pour voir notre mode de vie. Il fait partie des SDF que nous accueillons pour les sortir des villes et leur montrer qu’une autre vie est possible, une vie qui leur permettra de se nourrir, en dehors des clous du système qui les a laissé tomber. Un autre arrivera en fin de semaine. Nous n’en prenons jamais plus de deux à la fois. Ils sont logés dans deux mobilhomes qu’ils sont chargés d’entretenir pendant leur séjour, ce qui leur fait voir un peu d’électricité, de plomberie, d’isolation et autres tâches indispensables pour quiconque souhaite avoir un chez-soi en étant un minimum indépendant. Ils viennent en général pour un mois, parfois plus. S’ils souhaitent rester, nous les aidons à s’installer et les mettons en contact avec tout notre réseau afin qu’ils puissent travailler. L’arrangement est simple : pour environ cinq heures de travail par jour, ils sont logés, nourris, blanchis. Ils doivent s’adapter à notre mode de vie : si ça se passe mal, ils partent ; si ça se passe bien, ils peuvent rester. Nous leur accordons notre confiance : les maisons sont toujours ouvertes, les clés toujours sur le contact, ils pourraient se faire la malle avec nos affaires facilement. Jusqu’à présent, nous n’avons eu aucun problème majeur.

José a vite compris le principe du tracteur, je le laisse faucher et tente de réparer la botteleuse qui n’a pas supporté la branche qui s’était cachée dans le foin hier. Ah ! le vieux matériel, ça pose toujours problème ! Mais c’est réparable soi-même quand les nouvelles machines bourrées d’électronique nécessitent une équipe d’ingénieur à chaque petite panne. Je finis par y arriver et me fume une roulée en attendant que José ait fini. Le voilà qui arrive tout sourire avec mon neveu dans les bras : il est venu lui prêter main-forte pour conduire le tracteur pendant que ma belle-sœur tournait le dos en allant accueillir « tonton Charles », son frère et un ami très cher. Il vient voir comment va José, car c’est lui qui nous a mis en contact. Il est le patron de sa petite boite qui essaie de rediriger les gens vers ce pour quoi ils sont faits. Quand il repère des personnes pour qui les cursus « normaux » ne semblent pas correspondre, il nous les envoie. Il ne se sentait pas fait pour notre mode de vie « hors-système » mais à sa façon, il y participe et tente de faire ce qu’il peut à l’intérieur pour que ça change… et vient passer quelques jours ici quand il a besoin de se ressourcer !

Il vient nous saluer et nous propose son aide afin que nous puissions « passer rapidement aux choses sérieuses : l’apéro ! ». Nous acceptons avec joie et, la perspective de quelques tranches de saucisson accompagnées d’une bonne bière locale nous donnant de l’ardeur au travail, nous finissons dans l’heure ! Nous chargeons les bottes de foins dans la charrette tirée par un de nos chevaux et je file la ranger à l’abri dans la grange. Nous nous dirigeons ensuite tranquillement vers le doux fumet qui s’échappe de la cuisine de Jeannine : les conserves avancent bien, les femmes sont surexcitées comme à chaque fois qu’elles sont ensemble. Nous nous installons devant un gros pot de rillettes d’un producteur du coin et diverses boissons locales pendant que Charles nous raconte les dernières nouvelles de la capitale : comme d’habitude, l’ampleur des dégâts nous dépasse et nous changeons rapidement de conversation. Madame Fik me rappelle que je dois m’occuper d’une poutre de leur maison qui menace de lâcher : je m’en occuperai dans l’après-midi, pour l’instant l’heure est à la rigolade. Nous apercevons un couple de voyageurs passer au loin avec deux enfants. J’aime beaucoup les voyageurs, ils ont toujours pleins de choses à raconter ! Je cours les arrêter et leur propose de passer boire un coup, ils acceptent tout de suite et prennent place autour de la table. Encore des gens passionnés… et passionnants ! Ils voyagent depuis presque deux ans en roulotte ! J’apprends au fil de la discussion qu’ils connaissent bien un couple chez qui j’ai passé quelques mois et dont l’homme est roulottier. C’est en partie grâce à eux que j’ai trouvé ce mode de vie qui me comble tant chaque jour que Dieu fait. Le monde est petit chez les amateurs de roulotte !

Revenons-en à nos voyageurs. Cela fait donc presque deux ans qu’ils voyagent tous les quatre, en passant par l’Espagne, le Portugal (ce qui nous vaut une longue discussion avec José qui est ravi d’avoir des nouvelles de son pays qu’il n’a pas revu depuis une vingtaine d’années), l’Italie et la France, du sud au nord, de l’est à l’ouest. Ils font eux-mêmes l’école à leurs deux filles de sept et cinq ans. Ils ont la rudesse des personnes vivant avec le strict minimum et la douceur des gens sachant apprécier les petites choses du quotidien. D’anecdotes en aventures, nous arrivons déjà au dessert. Et voilà que Madame voyageuse court nous chercher des friandises d’Italie ! C’est fou la générosité de ces gens qui n’ont presque rien mais qui sont si heureux de le partager ! Après un café pour les uns, un digestif pour les autres, les deux pour certains, nos voyageurs se retirent avec une cagette de légumes du potager, deux fromages et une saucisse sèche, non sans nous avoir laissé quelques bonnes adresses un peu partout en France pour nos prochains voyages… et l’adresse de leur blog pour suivre leur périple.

C’est l’heure de la sieste, moment que je passe tous les jours dans la bibliothèque commune de nos trois familles, une grande pièce fraîche sentant l’odeur des vieux livres, un vieux piano restauré par un copain au centre, également le lieu de bon nombre de nos soirées discussions, musique, lecture, jeux et autres activités propices à la bonne humeur et la joie de vivre. Je m’endors en lisant tranquillement et suis réveillé trente minutes plus tard par mon fiston qui veut se promener absolument avant sa sieste. A moitié endormi, j’accepte et en profite pour passer voir les arbres fruitiers : les cerisiers commencent à bien produire, il faudra y passer rapidement avant que les merles et les étourneaux ne rentrent en jeu ! A défaut d’oiseaux, j’aperçois trois gamins en train de se préparer une jolie colique ! Je m’amuse à les prendre sur le fait et explose de rire devant leurs mines déconfites, essayant de cacher leurs mains rouges de jus. Je leur propose de m’aider à la cueillette demain matin, contre quoi ils pourront repartir avec un panier chacun : ils sont rassurés et repartent en courant. Pas sûr qu’ils en ramassent plus d’un panier, mais je ne compte pas sur eux pour faire du profit : ça leur apprendra le service et le goût du travail plutôt que le vol à l’arrachée. Déjà le milieu d’après-midi approche. Je file coucher le petit et me prépare à réparer cette poutre pendant que José est au potager à désherber et cueillir les légumes pour les porter à la cuisine pour ces dames. Madame Fik, elle, s’occupe de transformer le lait tiré le matin en fromage, qui nous régalera pendant l’année.

Je passe à l’atelier chercher une caisse à outil et me dirige tranquillement vers la maison de Fik. Le voilà qui est redéposé par un gars à qui il file un coup de main pour la com’ de sa petite exploitation agricole. On discute cinq minutes, il me dit qu’il passe saluer les cuisinières et me rejoint au grenier. Je ne suis pas dupe ! Le connaissant, il préfèrera s’éterniser en cuisine pour aider et complimenter ces dames tout en goûtant chaque plat ! J’irai lui prêter main-forte plus tard, je ne peux pas le laisser seul devant la difficulté ! La poutre est rongée par les vers, je ne sais pas trop comment gérer ça : je ne suis pas charpentier à la base, même si je commence à avoir quelques notions. Je passe un coup de fil au charpentier du village pour lui demander conseil, nous prenons finalement rendez-vous un soir de la semaine prochaine après sa journée de travail. Je traite la poutre contre les vers et pose des renforts qui lui permettront de tenir encore quelques jours. Fik arrive quand je redescends, je remonte lui montrer le problème. Puis nous allons dans son bureau car il a un nouveau morceau à me montrer pour que je réfléchisse à une ligne de batterie. J’écoute attentivement, plusieurs fois. Il s’est surpassé ! Mais c’est un morceau complexe, il me faut l’analyser plus encore. Il me laisse le réécouter une bonne dizaine de fois, seul ; en me mettant derrière la batterie, je trouve quelques idées sympas, mais sans plus. Je trouverai demain après une bonne nuit de sommeil. Je ressors, me roule une clope, l’allume et me dirige vers la cuisine voir où en sont mesdames et essayer de me faire une idée de quand je pourrai récupérer ma femme. Je rentre dans la cour de la ferme où habitent les familles Fik et Jean-Claude et découvre tout ce petit monde devant… un apéro ! Jean-Claude vient de rentrer avec la ribambelle de gamins qui racontent tous en même temps leur journée à l’école. La tribu est réunie, joyeuse de se retrouver après une bonne journée de travail. Jean-Claude, l’air heureux mais bien crevé après le trajet avec les fauves, me rappelle que c’est chez moi que les enfants dinent ce soir. J’avais complètement oublié ! La journée n’est pas finie ! Nous nous sommes organisés comme ça : une fois par semaine, chacun des couples accueille tous les enfants pour le dîner et la soirée pour permettre aux deux autres de passer un moment tranquille, en amoureux. Les parents comme les enfants en sont ravis : une soirée loin des règles familiales pour les uns, un diner sans cris ni pleurs pour les autres. Ce soir, Jean-Claude et Jeannine vont diner chez les parents de celle-ci qui habitent un charmant corps de ferme à quelques kilomètres du hameau. Fik et ma belle-sœur, eux, vont pique-niquer dans les champs ou les bois d’alentour, à la chandelle.

L’apéro terminé, nous embarquons les gamins et une casserole de la cuisine du jour et filons dîner à la maison. Une assiette cassée et deux pleurs plus tard, les enfants sont sagement installés qui sur la table, qui dans le canapé, qui a plat ventre par terre, avec de bons bouquins. Les plus grands racontent aux plus petits, qui s’émerveillent en les coupant tous les trois mots. Ils font preuve d’une grande patience, qui m’étonne à chaque fois. Je devrais prendre exemple sur eux. La nuit tombe. Un tour à l’oratoire pour la prière du soir et au lit ! Nous raccompagnons chacun chez soi, rassurons les enfants quant à l’heure de rentrer de leurs parents, un bisou et bonne nuit !

S’ensuit une balade nocturne avec ma douce, au clair de lune, au milieu des grillons qui chantent. Jean-Claude et Jeannine reviennent et nous proposent de boire un coup. Nous refusons avec un sourire de ma femme, un clin d’œil de moi. Ce soir, c’est aussi notre soirée !

Je répondais à l’époque au nom de Raph.

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