Cet entretien est un apport à cet article.


En deux mots, quelles sont tes différentes activités ?

Je dirais que ma principale activité, c’est ma famille, et qu’ensuite vient le travail.

Je vis dans un contexte particulier, puisque je vis sur mon lieu de travail, donc il faut que j’arrive à faire la différence entre famille et travail. Mais mon travail est tellement passionnant que je ne le différencie pas tellement de ma vie. Beaucoup de gens disent « Le boulot, c’est le boulot ! ». Mais ils travaillent dans des bureaux, dans un contexte dans lequel je comprends qu’ils aient besoin de faire une séparation. Moi je ne peux pas la faire, ça fait partie de moi ! Je suis parfois obligé de mettre un peu d’ordre dans mes priorités, mais l’ensemble est inséparable, à tel point que par exemple, mes enfants viennent souvent me voir à l’atelier en rentrant de l’école, ils voient comment je travaille, je leur donne un morceau de bois et un outil et ils s’amusent ! C’est dans ces moments-là que je comprends que tout se tient. J’ai beaucoup de chance à ce niveau-là !

Après je pense que ce qui est le ciment de tout ça, c’est la Foi. J’extrapole un peu mais j’ai fait ce choix de vie parce que je l’inscris dans une démarche, non pas morale, mais spirituelle.

Mais quel est ton travail aujourd’hui ? Charpentier, menuisier, ébéniste ?

C’est tout ce qui touche au bois, d’une manière plutôt traditionnelle. Il m’arrive de toucher du contreplaqué, mais c’est assez rare. Donc c’est un peu tout cela à la fois, charpentier de marine en plus.

Dans le contexte où je suis, il s’avère que j’ai plus de commandes en menuiserie et charpente. Mais j’ai différentes fonctions, puisque j’ai un savoir-faire diversifié.

Tu fais un peu de paysannerie ?

J’aimerais bien ! Mais pour l’instant, on va dire que ce n’est même pas le croquis d’un projet, je n’en suis qu’à l’idée de l’esquisse. Ça viendra, en son temps. Les choses se feront quand le blé sera mûr !

Comment en es-tu arrivé à ce que tu es aujourd’hui ?

J’ai passé un bac littéraire, et ne sachant pas quoi faire après, puisqu’on me harcelait depuis la cinquième dans les parcours d’orientation pour savoir ce qu’il fallait que je fasse, j’ai pris une voie générale… de peur de me tromper, sans doute. Je ne sais pas très bien en fait, je n’y ai pas réfléchi. J’étais en pleine crise d’adolescence, je ne réfléchissais à rien, l’école pour moi ne voulait rien dire, j’étais assez tranquille puisque je pouvais ne rien faire. C’est sans doute pour ça que j’ai continué jusqu’au bac d’ailleurs ! (rires) Donc après, au lieu d’aller en fac ou je ne sais où pour faire je ne sais quoi, je me suis dit que c’était idiot et que quitte à perdre mon temps, autant le perdre le moins possible. Je suis donc parti aux Etats-Unis dans une ferme, ou plutôt dans un monastère de bénédictines qui vivaient sur une île dans la baie de Seattle, et qui avaient une ferme et besoin de coups de main. Je suis resté là-bas en me disant qu’au moins j’apprendrais toujours une langue, à défaut d’autre chose. Il s’est avéré que j’étais plutôt dans une cabane d’ermite au fond des bois, donc je ne parlais pas tellement ! Mais ça m’a fait mûrir puisqu’en revenant, j’ai décidé de faire une formation de menuisier-ébéniste. J’avais hésité avec la forge/ferronnerie, mais j’ai choisi le bois. Je me suis ensuite spécialisé en charpente navale puis en charpente classique, en autodidacte.

Dans quel esprit es-tu par rapport au monde d’aujourd’hui ?

Décalé. Je ne dirais pas « à contre-courant », parce que je ne cherche pas à l’être ! Ce n’est pas une volonté, c’est un fait. Je suis un peu comme un satellite, j’ai été éjecté avec la force centrifuge ! (rires) Mais en fait, j’en suis très content ! Et si je pouvais, j’irai plus dans le sens de quelque chose non pas de parallèle mais qui, pour moi, va vers le monde réel ! Quand je dis que je suis éjecté, je me demande plutôt si ce ne sont pas les autres qui se sont éjectés à force d’aller trop vite. C’est plutôt le monde qui est déconnecté de la réalité…

Donc voilà, disons que je ne suis pas sur la même orbite.

Des mots comme « simplicité volontaire » ou « décroissance » te parlent-ils ?

« Décroissance » est un terme que je ne comprends pas très bien. Pour moi, c’est la décrépitude, c’est ce qui va vers la mort, ce n’est pas la culture. Quand on travaille, quand on a une vie de famille, on n’est pas dans une décroissance mais dans une croissance. Une vraie croissance ! Ce mot, je l’entends mal dans le sens où c’est une chose qui amoindri l’homme et le monde. J’espère que mon travail crée une vraie richesse, pas une transformation d’argent.

Le terme d’ « objection de croissance » t’irait mieux peut-être ?

Je dirais plutôt « nouvelle croissance ». Mais je n’ai pas vraiment essayé de définir le concept parce que pour moi ce n’est pas un concept mais une réalité ! J’ai du mal à mettre un mot dessus.

Pour la simplicité volontaire, je dirais que je cherche à être farouchement vivant. Il y a une volonté de choisir chaque chose ; chaque évènement que je vis, j’essaie de le décider. Mais ce terme est sans doute le plus proche de la réalité.

Tu as déjà répondu un peu tout à l’heure, mais on oppose souvent Foi et écologie…

A tort ! De la même manière qu’il y a des gens qui croient que Dieu punit alors que Dieu est miséricordieux ! C’est pareil ! C’est par ignorance, et par ignorance on dit plein de bêtises. Et malheureusement on passe à côté de la vie. Il y a des gens qui croient vivre mieux en tuant leurs enfants… C’est effrayant. C’est terrible, mais je crois que c’est par ignorance plutôt que par péché ou par vice. En tout cas, il y a beaucoup de choses dues à l’ignorance. Pourquoi les gens vivent mal ? S’ils savaient le mode de vie et la qualité de vie que j’ai, ils voudraient tous vivre ma vie ! C’est par ignorance, parce qu’on leur a fait croire qu’en ayant une belle cravate, un beau costume et une voiture de fonction, ils seraient très heureux. C’est terrible !

On sent que beaucoup de choses sont en train de bouger chez les cathos, notamment grâce à l’encyclique Laudato’ Si. Est-ce que tu trouves que les cathos sont, ou ont été, à la hauteur des enjeux écologiques ?

Qu’est-ce que tu entends par « cathos » ? Qui sont les catholiques ?

J’entends plutôt le milieu catholique.

Les cathos ont à se convertir les premiers, c’est d’ailleurs peut-être pour ça qu’ils sont dans l’Eglise. Peut-être est-ce eux qui ont le plus besoin de se convertir ? Nous-mêmes, chacun ! Et si Dieu nous appelle à L’entendre, c’est qu’on a certainement besoin d’entendre Sa parole. Peut-être plus que d’autres. C’est difficile à entendre mais en même temps, j’en suis persuadé !

Quand je parle un peu de ce mode de vie autour de moi, on me dit souvent que c’est idéaliste, que c’est incompatible avec la charge d’une famille.

Ce qui n’est pas possible, c’est surtout de continuer ainsi ! Parce que ce monde va contre la famille, contre la vie. C’est ça qui est utopiste, la vraie utopie est là. Choisir un mode de vie difficile n’a rien d’utopiste. L’homme, depuis plusieurs millions d’années, ne vit pas dans une utopie, il vit dans le réel. Mais depuis grosso modo trois cent ans, il vit dans une utopie.

Depuis la Révolution française ?

Et même avant ! Depuis les Lumières en fait. On pourrait même dire avant… Si je voulais te donner une date précise, je te dirais depuis Philippe Le Bel, depuis qu’on est passés d’une société de droit divin, où chacun était responsable de ce qu’il faisait, à une société légaliste, entourée d’homme de loi. A partir de ce moment-là, l’homme s’est déresponsabilisé de son rôle dans la société, de ses choix, de ce qu’il faisait personnellement. A partir de là, il y a un glissement qui ne s’est pas vu tout de suite mais c’est là que ça a commencé. Je ne suis pas historien, mais c’est comme ça que je daterais les choses. Parce qu’en fait, c’est un état d’esprit. Après, il y a des chevaux de bataille, les Lumières en sont, la Révolution aussi. Le cœur de l’homme est ce qu’il est, ce n’était pas forcément idéal avant. C’est comme l’industrie, c’est un cheval de bataille, qui nous permet de faire plus de dégâts que si on ne l’avait pas. Quand on met dans les mains d’irresponsables, ou d’ignorants – parce que je pense que le problème est plutôt de l’ordre de l’inconscience – des armes destructrices, on fait plus de dégâts. On a fait plus de dégâts après avoir inventé la poudre à canon qu’avant, ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de guerres avant et la guerre a toujours été atroce.

Je reviens sur la question de la famille : tes enfants sont aujourd’hui petits, mais s’ils veulent un jour faire des études ?

Et bien écoute, je n’en sais rien. Je m’en remets à la Providence ! Je pense que saint Joseph veille au grain. C’est comme dans la vie de tous les jours, demain je n’aurai peut-être plus de boulot, je suis à mon compte… Je n’ai pas l’assurance de l’avenir. Tu sais ce que dis l’Evangile de ces choses-là : ne vous inquiétez pas des choses matérielles, Salomon n’était pas vêtu plus richement qu’une simple fleur des champs. Et je pense que l’un des drames de notre épode est qu’on veut tout maîtriser, on croit qu’on peut tout maîtriser. Il faut savoir lâcher prise. C’est très difficile pour l’homme, et peut-être encore plus pour un artisan, parce qu’il sait très bien que s’il se croise les bras dans son atelier, la poussière va tomber, mais c’est tout ce qu’il se passera. Un paysan peut s’arrêter de travailler, la Nature donnera toujours, peut-être moins, mais toujours. Plus qu’un autre, l’artisan sait qu’il faut agir. Je me permets de dire cela parce que j’ai été paysan ! (rires) C’est très dur, mais en même temps, c’est la condition sans laquelle on ne peut y arriver.

Tout est une histoire de Foi en fait, la spiritualité ne s’arrête pas à la religion.

Quel message donnerais-tu aux jeunes qui hésitent à faire le pas de côté ?

Oh, n’ayez pas peur ! (rires) Mais c’est vrai ! Tout le monde a des talents, il faut avant tout apprendre à bien se connaître. Parce que si on ne se connaît pas, on est dans l’ignorance et dans le rêve. On peut rêver, ça ne fait pas de mal et c’est même bien ! Mais à un moment donné, il faut habiter son corps, habiter sa vie. Et on ne peut pas se permettre d’habiter le corps ou la vie d’un autre. Aujourd’hui, nous sommes typiquement dans un monde qui nous fait croire que c’est possible, et c’est un mensonge ! Apprenez donc déjà à vous connaître. Je dirais ça aux jeunes, si j’avais un conseil d’ancien – entre guillemets – à donner. Un conseil bien humble mais ce n’est pas grave, chacun a une partie ancienne en lui, si on veut.

Apprenez à vous connaître, et à ce moment-là, allez vers vos désirs, vers ces désirs que vous avez au fond de vous, s’ils correspondent à votre identité. La solution est là, c’est ça le chemin du bonheur, ce que Dieu veut pour nous, c’est ça ! Dieu ne veut pas des choses qui nous déplaisent, Il veut des choses qui nous parlent profondément. Mais pour ça, il faut apprendre à se connaître, c’est-à-dire accepter de se laisser regarder. C’est là où il faut être dans un monde un peu contemplatif. Quand on a ce courage de recherche quand on est jeune, il faut être capable de se retirer un petit peu du monde. Pas complètement, pas se couper du monde, mais prendre suffisamment de distance pour pouvoir rentrer en contemplation, et c’est la contemplation qui nous apprend qui on est, ce qu’est le monde. Il faut avoir un regard contemplatif ; on peut l’avoir en ville mais c’est plus difficile ! On est assailli, si on reste devant un écran ou dans une rue bruyante, il est très difficile d’avoir cette attitude. On a besoin de ça, d’une marche au désert, quelque chose qui nous apprend sur nous.

Le voyage aussi forme la jeunesse, c’est ce que tu fais et je pense que c’est une très bonne technique pour discerner tout ça.

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