Une amie journaliste, qui m’avait donné quelques conseils pour réaliser mes entretiens, m’a proposé de m’interroger, ce que j’ai accepté. Le résultat étant bien, je le publie !


Zara : Tu sillonnes la France depuis plusieurs semaines, quel est le but de ce périple ? 

Mayeul : La problématique de l’écologie et la possibilité d’un changement de mode de vie me travaillaient depuis longtemps. Je suis parti pour me rendre compte que mes aspirations n’étaient pas utopiques, mais aussi pour prendre conscience de la réalité du mode de vie que je recherche et des difficultés qu’il implique, pour ne pas l’idéaliser. J’ai pris avec moi quelques adresses de personnes qui vivent autrement, c’est à dire plus ou moins en marge du système, pour passer un peu de temps avec elles, les observer et pourquoi pas leur donner un coup de main. Je n’ai pas de programme prédéfini, j’avise de mon itinéraire en fonction des contacts que l’on me donne ici et là. Concrètement,  je voyage dans ma voiture, que j’ai aménagée pour pouvoir dormir dedans. Je touche le chômage mais j’essaie de m’en servir le moins possible et suis plutôt dans une logique de mendicité. Je récupère les invendus de nourriture à la fin des marchés, et les personnes chez qui je m’arrête m’offrent parfois le couvert. En fait, l’argent du chômage me sert essentiellement à financer l’essence… et les cigarettes !

Quitter son travail, vivre du chômage et prendre six mois de vacances à l’âge où l’on cherche plutôt à être autonome financièrement et à prendre une place sur le marché du travail, n’est-ce pas un peu une fuite en avant ?

Pour ce qui est de la question financière, comme je le disais tout à l’heure, j’essaie de me servir le moins possible de l’argent du chômage. J’ai aujourd’hui quelques petits emprunts à rembourser et l’essence à payer mais si je n’avais pas ces deux contraintes, je me serais passé du chômage. Ceci dit, vivre des aides de l’État alors que l’on rejette le système est une question complexe, que l’on pose souvent. À mon avis, les modes de vie alternatifs font peur au système puisqu’ils sont une manière de lui échapper. Alors le système verrouille tout, pour qu’il soit très difficile de se passer de lui. Et de fait, pour s’installer, acheter un terrain, il faut de l’argent. Mais c’est un juste retour des choses que, provisoirement, nous utilisions le système pour travailler à mieux en sortir !

La question de la fuite en avant est intéressante aussi. On fuit lorsque l’on ne sait pas où l’on va mais j’ai un projet de vie et j’essaie d’y parvenir. En fait, je cherche plus à atteindre mes objectifs qu’à fuir un système que je n’aime pas. Ce tour de France est un moyen d’y parvenir, je ne suis pas en vacances mais en recherche !

Que feras-tu après ton tour de France ?

J’aimerais suivre une formation en écoconstruction de neuf mois dans le sud de la France, après Noël. A plus long terme, je compte m’installer quelque part et y vivre en autonomie – à bien distinguer de l’autarcie. Mon tour de France et la formation que je suivrai ensuite doivent me donner des pistes et des moyens d’y parvenir. J’ai le court terme et le long terme, reste à trouver le moyen.

Quel regard jette-tu aujourd’hui sur le début de ton périple ?

Je suis parti sans programme précis et je craignais de ne pas trop savoir quoi faire… Crainte finalement démentie puisque l’on m’a donné de nombreuses adresses et que je serais volontiers resté un mois plutôt qu’un ou deux jours chez chacune des personnes rencontrées. Ma crainte, maintenant, serait plutôt de n’avoir pas assez de temps devant moi ! J’ai reçu, dans l’ensemble, un accueil vraiment chaleureux, et si je n’ai pas appris grand chose sur le plan technique, faute de temps, j’ai découvert, de manière plus globale, l’application concrète de nombre de mes intuitions et aspirations. Cette idée, par exemple, que l’on peut vivre avec peu d’argent, je l’ai vue chez un boulanger rencontré au tout début de mon périple. Il boulange deux jours par semaine et, pour ne pas perdre de temps avec la vente, laisse le pain en libre accès, les clients payent et se remboursent directement dans la caisse. Ce qu’il gagne lui permet de faire vivre sa famille et il peut consacrer le reste de sa semaine à son potager et à divers échanges de services avec le voisinage. De même, je suis passé à Notre-Dame des Landes où sont produits notamment du pain, des fruits et des légumes. Ils sont vendus en troc ou en prix libre et les gens s’y retrouvent. Les producteurs et consommateurs essaient d’échapper à la valeur marchande des choses et ça marche !

De toutes les rencontres que tu as déjà pu faire, lesquelles t’ont particulièrement marquées ?

Toutes les rencontres m’ont marquées mais j’en retiendrai deux. D’abord celle du boulanger que je viens d’évoquer. Bien sûr, sa façon de vivre et de travailler est passionnante mais j’ai surtout été frappé par sa sérénité, une sérénité presque monastique, une vraie paix intérieure.  J’ai aussi passé un moment avec l’un des paysans historiques de Notre-Dame des Landes, qui ne veut pas quitter les lieux alors que le gouvernement peut désormais l’expulser de ses terres. Au-delà de son activité, il est impressionnant de bienveillance à l’égard des autres, en même temps qu’il est extrêmement lucide sur tous ceux qui nourrissent des aspirations parfois opposées aux siennes. Parce qu’il sait que des personnes très différentes peuvent se serrer les coudes autour d’un objectif commun.

Pour une part, ton périple est dans une démarche mendiante. Tu récupères notamment des invendus au marché alors que tu aurais les moyens de les payer et donc de contribuer à faire vivre des producteurs locaux, pourquoi ?

D’abord, j’entends toucher le moins possible à l’argent du chômage, tout simplement parce que je ne l’ai pas gagné à la sueur de mon front. Par ailleurs, la mendicité est un apprentissage de l’abandon. Il n’est pas bon de rechercher toujours la dépendance mais il est bon d’être capable de l’accepter de temps en temps. Cela étant dit, je paye parfois les produits que je mange ou je propose mon aide en contrepartie. Et je ne demande pas que l’on me donne les légumes mais je récupère les invendus à la fin des marchés, c’est-à-dire tout ce qui est destiné à partir à la poubelle.

Comment vis-tu la solitude relative dans laquelle tu vis ? Est-elle importante dans ta démarche ?

Je suis parti tout seul… d’abord parce que je vis tout seul, c’est un état de fait ! J’ai aussi un tempérament qui fait que la solitude ne me pèse pas mais, jusqu’à présent, j’ai plutôt dû provoquer les moments où je pouvais être seul puisque, finalement, j’ai rencontré pas mal de monde. Et cette solitude est bénéfique parce qu’elle permet de réfléchir à certaines problématiques que l’on ne peut aborder en profondeur dans le feu de l’action.

Comment ont réagi tes proches à ce projet de périple ?

Ma famille n’a pas été surprise, je parlais depuis longtemps de ce projet et du mode de vie que je souhaite. Bien sûr, mes parents ont certaines inquiétudes, celles qu’ont tous les parents lorsque les enfants partent, mais ils savent que j’ai un projet sérieux derrière, notamment ma formation en éco-construction. Mes frères et sœurs comprennent pour certains, acceptent pour les autres. De même que certains de mes amis comprennent vraiment mon projet et le trouvent chouette, d’autres le voient plutôt comme des vacances pas vraiment constructives… mais je n’ai pas eu de réaction foncièrement négative de la part de mes proches.

Quels sont les personnalités, écrivains ou artistes qui t’inspirent ?

Pour ce qui touche précisément à l’esprit de mon périple, je citerai Vincent Cheynet, rédacteur en chef de La Décroissance et auteur de Décroissance ou décadence, Pierre Rabhi, certains textes de l’Église et notamment ceux du Pape François, ainsi que Lanza del Vasto.

Quels livres as-tu emporté ?

Ce n’était pas facile de choisir quelques livres parmi toute ma bibliothèque mais, sans citer chacun des titres, j’ai emporté des livres de spiritualité, notamment L’Imitation de Jésus-Christ, le Catéchisme de l’Église catholique, l’encyclique Laudato Si, plusieurs livres du père Guy Gilbert, ainsi que Décroissance ou décadence de Vincent Cheynet. C’est le premier bouquin que j’ai lu sur cette problématique, que j’ai relu plusieurs fois depuis, qui m’a conforté dans ce que je ressentais et a beaucoup nourri ma réflexion.

Écologie et décroissance, qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Écologie et décroissance sont deux mots piégés parce qu’ils sont nés en réaction aux dérives du monde actuel. On n’utilisait pas ces termes-là avant, tout simplement parce que la question ne se posait pas. Pour moi, l’écologie et la décroissance ne concernent pas en premier lieu l’économie ou la technique. Je les vois plutôt comme un état d’esprit, d’où découle la mise en œuvre de moyens compatibles avec la réalité sans abimer ce qui nous entoure. C’est être conscient des limites que nous avons par nature, sans chercher toujours à les repousser, c’est maîtriser ses pulsions et ses désirs. Mais l’écologie dépasse le seul plan environnemental, elle est valable à tous les niveaux de la vie. Le mariage pour tous, par exemple, relève de ce même refus des limites. Il y a un lien évident entre le libéralisme économique et moral, qui sont les deux facettes d’un même rapport à l’existence.

Et pour en revenir à la décroissance ?  

Je pense que ce que j’ai dit sur l’écologie répond en fait à la question de la décroissance, puisqu’elles sont intimement liées. Pour ce qui est du terme de décroissance en lui même, on peut lui préférer ceux de simplicité volontaire ou de sobriété heureuse, qui sont moins négatifs, qui disent plus qu’une simple réaction à la course au progrès. Ils permettent de faire la distinction entre la pauvreté et la misère, la misère étant de manquer de ce dont on a besoin, et la pauvreté de n’avoir que ce dont on a besoin. La pauvreté, à mon sens, n’est donc pas forcément un terme négatif. Mais ce n’est pas qu’une question d’argent, parce que la misère peut tout aussi bien être intellectuelle ou affective.

La décroissance n’est pas un absolu, un but en soi, mais sans doute une nécessité dans l’état actuel des choses. Le pape François a dit dans Laudato Si – et cela m’a marqué – que certains pays riches devaient accepter une certaine forme de décroissance pour que d’autres pays puissent avoir une juste croissance.

Mais de fait, c’est un mot piégé parce que l’on peut rechercher à la fois une forme de décroissance sur le plan économique ou technique et une croissance sur le plan moral par exemple.

D’où te vient ce désir de vivre en dehors du système et cet intérêt particulier pour la question de l’écologie ? Grâce à qui, à quoi se sont-ils développés ?

Plusieurs choses ont joué. C’est d’abord une question de personnalité, j’ai toujours préféré la nature au béton ! Même avant de réfléchir véritablement à un mode de vie alternatif, j’ai fuit depuis toujours l’idée de travailler dans un bureau assis devant un ordinateur, d’où mon choix de faire des études d’ébénisterie. Je suis né dans une famille nombreuse, qui n’avait pas forcément de grands moyens, et j’y ai appris une certaine sobriété. Puis l’un de mes frères a fait le pas de tout quitter et les réponses qu’il a trouvées pour lui m’ont aidé à avancer. Enfin, mon implication au moment de la Manif pour tous m’a fait voir les liens entre la problématique du choix du mode de vie et celle de la famille : tout est lié. Je dirai que ma réflexion sur ces sujets est vraiment conscientisée depuis trois ou quatre ans.

Si tu pouvais voir une photo de ta vie dans dix ans, comment serait-elle ?

Ce serait une grande photo ! Une photo qui montrerait une vie en autonomie, qu’encore une fois je distingue bien de l’autarcie. Je ne compte pas vivre dans une cabane au fond des bois, loin de tout le monde ! J’entends faire moi-même ce que je suis capable de faire seul mais je sais qu’on ne peut se passer des autres, donc ils sont aussi sur la photo !  Je vois une vie simple, parce que la pauvreté ne me fait pas peur. Je veux juste pouvoir subvenir aux besoins de ma famille, si j’ai la chance d’en avoir une.

Tu envisages une vie de simplicité volontaire, où l’argent semble tenir une place assez secondaire. Pourtant il est nécessaire pour, par exemple, acheter une maison, payer des écoles dignes de ce nom à ses enfants, etc… Autant de choses dont tu entends te passer ?

C’est une question compliquée… Je crois qu’il ne s’agit pas tant de se passer complètement d’argent que de le remettre à sa place, comme moyen et non comme fin. Le boulanger que j’ai rencontré m’a dit que les économies ne sont pas faites de ce que l’on gagne mais de ce que l’on ne dépense pas. J’ai trouvé cette phrase très juste. Je ne sais pas de quoi sera fait l’avenir mais j’imagine pouvoir me passer de certaines dépenses que font la plupart des gens, ce qui me permettra de mettre de côté. Je ferai ma formation en éco-construction aussi dans ce but là, pour moi plus que pour en faire un métier : cela me permettra peut-être d’acheter un terrain et, progressivement, d’y construire ma maison… plutôt que de dépenser des centaines de milliers d’euros pour un petit pavillon en ville ! Je n’envisage pas non plus une grosse exploitation mais plutôt une vie faite à la fois d’autonomie et de solidarité, si possible en se passant de banque. On verra bien ! Les choses se feront petit à petit.

Pour finir, y a-t-il un moment dans ton périple qui t’a particulièrement marqué que tu voudrais nous raconter ?

Disons qu’il s’agit plus d’un sentiment général que d’un moment en particulier : un sentiment de liberté et d’abandon mêlés, car je ne sais jamais vraiment de quoi demain sera fait mais je sais qu’il y a des chances pour que ce soit chouette, et c’est moi qui en déciderai !

4 thoughts

  1. « Seuls conspirent efficacement contre le monde actuel ceux qui propagent en secret l’admiration de la beauté. »

    Nicolas Gomez Davila

  2. C’est beau en parole ce que vous dites ici par rapport au chômage et l’écologie, mais en acte ça l’est moins. Se servir du chômage ? Si vous vouliez être crédible il fallait y renoncer, en travaillant, mettre de côté et s’assumer à 100% sans vivre au crocher de l’état et de ce témoignage société (que vous voulez quitter). Deuxièmement, par rapport à l’écologie, utiliser sa voiture qui pollue est ce vraiment là une démarche crédible quand on vous lit ? C’est peut-être secondaire ce que je dis mais ici en parole tout est beau il y a de la volonté mais qui n’est pas suivie par les actes or les actes sont le plus important et apportent la crédibilité. Continuez et bonne chance

    1. Bonsoir PH ! Merci pour ces questions. Je vais essayer d’y répondre en expliquant les raisons qui ont motivé mes choix. Sans prétendre avoir absolument raison, c’est en conscience que je les ai fait, et je sais bien qu’ils sont des compromis.

      Sur la question du chômage, je crois avoir en fait répondu dans l’entretien, mais je le redis ici. J’ai décidé de le toucher parce que je considérais que je n’avais pas le choix, puisque j’ai quelques dettes à rembourser, ce que je n’ai pas réussi à faire lorsque je travaillais. Et également pour assumer les différents frais liés à ma voiture (s’il n’y avait pas eu les emprunts, je n’aurais pas pris le chômage et me serais débrouillé pour le reste). Comme je le dis dans l’entretien, j’essaie également de m’en servir le moins possible.

      Pour la voiture, j’ai considéré que c’était le moyen le plus réaliste étant données les contraintes que je m’étais fixées (notamment de temps). Ma voiture me sert aussi souvent de maison puisque je dors dedans.
      Je crois aussi que, d’une manière plus générale, il ne s’agit pas tant de rejeter toute forme de modernité que d’essayer de remettre les moyens techniques actuels à leur juste place : un moyen et non un objectif. Plutôt que de rejeter la voiture, essayer de s’en passer au maximum et de ne l’utiliser qu’en cas de réel besoin. Chose en quoi j’ai bien conscience d’avoir à évoluer, notamment en terme d’optimisation de mon parcours pour éviter les trajets désordonnés. C’est une réflexion en cours !

      J’espère avoir répondu à vos questions ! Merci de m’aider à évoluer en me poussant à me remettre en cause !

    2. Comme le dit Mayeul ci-dessus, « le système » a verrouillé énormément de choses, nous forçant tous plus ou moins à dépendre de lui.

      Si on veut s’en défaire, il y a forcément un temps de transition, durant lequel il est parfois indispensable de « profiter du système » pour régler les problèmes qu’il a causés auparavant. C’est regrettable mais c’est plus la faute « du système » que de ceux qui veulent en sortir 😉

      Pour la voiture, c’est un peu la même chose : pour pouvoir se passer de certains outils, il faut parfois accepter de les utiliser encore un peu, parce qu’ils permettent de trouver les solutions pour s’en passer.

      La voiture en est un bon exemple, mais l’ordinateur aussi. Dans votre logique, on devrait, pour être cohérents, arrêter totalement l’ordinateur et Internet. Sauf qu’Internet permet de trouver plus rapidement des solutions pour éventuellement s’en passer.

      En ce qui me concerne, par exemple, Internet est aujourd’hui la solution qui fait que je peux vivre à la campagne : en me permettant de travailler de n’importe où, il m’offre la liberté de vivre ailleurs qu’à Paris. Je l’accepte donc, parce qu’il me permet cette étape vers mon objectif, étape indispensable parce qu’elle m’offre une certaine autonomie.

      En fait, la démarche de Mayeul (que je rejoins un peu, bien que très différemment) ne consiste pas à rejeter tout ce que la modernité à fait, mais à le remettre à sa place. La voiture, l’ordinateur sont des outils, pas des prolongements de nous-mêmes. Utilisons ces outils pour devenir plus libres, tout en sachant qu’il faudra peut-être un jour s’en passer.

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