Cet entretien est un apport de cet article et le dernier d’une série de six entretiens. Lisez la partie précédente en cliquant ici.


Vous vous êtes séparés de la communauté-mère de l’Arche. Pour quelles raisons ?

Elisabeth : Il y a eu en 2005 une restructuration de l’Arche suite à de nombreux départs. Une analyse institutionnelle a été faite, et de nombreuses modifications ont été apportées : l’ordre a disparu au profit d’une association, les vœux ne sont plus le mode d’engagement et ont été remplacés par une charte, la communauté n’est plus au cœur de l’engagement, etc. Nous ne nous retrouvions plus dans cette nouvelle forme, nous avons donc décidé de fonder une nouvelle communauté basée sur les textes originaux de Lanza del Vasto et sur les vœux, suite à une crise à la Borie Noble.

Egalement au niveau spirituel, la notion d’enracinement avait tendance à s’effilocher. L’analyse était que Lanza del Vasto, avant le Concile Vatican II, prônait une ouverture aux autres traditions religieuses, ce qui était prophétique à ce moment-là, et que l’Arche devait continuer à prôner une ouverture toujours plus grande. Cela a parfois amené à des situations proches du syncrétisme, que nous ne pouvions pas suivre. Ce que nous percevions déjà il y a dix ans et que la vie ici nous a confirmé, c’est que la soif des hommes et des femmes, la soif des jeunes de notre temps n’est pas d’abord une soif d’ouverture mais une soif d’enracinement. Notre monde a perdu ses racines, et ce sont ces racines qu’il faut retrouver aujourd’hui. Probablement que Lanza del Vasto aujourd’hui nous demanderait de revenir à nos sources.

Robert : Nous sommes en quelque sorte les traditionalistes de l’Arche, la branche primitive.

Dans les textes d’origines, il y a une règle d’environ soixante-dix pages, qui a été écrite en 1975 mais qui était déjà vécue depuis plus de vingt ans. Tranquillement, cette règle était délaissée, ou on la sortait quand ça nous arrangeait, mais elle n’était plus la référence première. Nous l’avons remise au centre et nous en lisons un passage à chaque chapitre et tous les jours à la prière de l’après-midi.

La règle peut être retouchée une fois tous les sept ans, à l’unanimité, mais les textes fondateurs qui sont ceux de l’enseignement, des vœux et de constitution ne sont pas modifiables. Il y a enfin le coutumier de chaque communauté qui est là pour mettre la règle en application en fonction du contexte communautaire. Nous sommes donc restés sur la structure de l’ordre, qui a été délaissée par les autres communautés.

Elisabeth : Nous ne sommes pas là pour respecter la règle à la lettre, mais pour rester dans l’esprit de la règle, dans la réalité qui est la nôtre aujourd’hui.

Pouvez-vous raconter un peu l’histoire de votre communauté, depuis la fondation jusqu’à aujourd’hui ?

Benoît : Au point de départ, il y avait cette intuition de revenir à nos sources. Il a ensuite fallu se retrousser les manches pour chercher à l’incarner. Ce temps de vérification n’a pas été évident, car il a fallu tout mettre en place, ce qui a fait que nous avons dû mettre de côté certains points de notre règle pour répondre à ce défi. Durant les six premiers mois, nous avons été obligés de renoncer à la vie communautaire pour travailler de quinze à dix-huit heures par jour. Nous avions seulement gardé un chapitre hebdomadaire pour prendre les décisions. Nous avons ensuite réussi à réintroduire petit à petit le repas communautaire du midi, puis la prière du matin et celle de l’après-midi, puis l’heure de méditation quotidienne. Heureusement, nous avions la connaissance de cette vie communautaire appliquée depuis une soixantaine d’années, nous n’avions pas à tout réinventer, car sans cela, avec l’ampleur des défis matériels, nous aurions explosé.

Robert : Humainement, ce n’était pas tenable !

Benoît : Grâce à ces racines, nous avons pu passer ce cap, et nous sommes aujourd’hui à mi-chemin.

Robert : A mi-chemin du retour à l’évidence (référence aux Principes et préceptes du retour à l’évidence de Lanza del Vasto, NDLR).

Elisabeth : Il y a huit ans, nous n’avions pas de terres. Nous sommes arrivés ici il y a six ans. Le premier défi a donc été de trouver des terres. Nous avons cherché dans toutes la France avant de trouver.

Nous avons fait beaucoup de chemin en huit ans ! Et dans huit ans, nous espérons que d’autres personnes nous auront rejoints, se seront sentis appelés à partager notre vie. Nous avons de grands défis, notamment en termes de bâtiments pour accueillir ces personnes.

Robert : Nous sommes une communauté rurale et artisanale. Nous avons fait le choix de ne pas vivre de l’accueil, économiquement parlant. L’accueil est un de nos poumons, il n’est pas une question d’argent mais d’hospitalité, qui fait partie de notre vœu.

Nous vivons donc de la terre, qui selon Gandhi et Lanza del Vasto, est le premier des métiers. Il y a des images d’Adam avec une bêche et Ève en train de filer la laine avec une quenouille. Nous avons fait un certain nombre de compromis sur le plan technologique pour que ce soit possible économiquement. Nous essayons de dépendre le moins possible des dons pour construire notre communauté, de vivre et d’investir à partir de notre travail. Nous avons aujourd’hui une économie qui tient la route et qui permet d’investir pour l’avenir, de construire des maisons, d’acheter le domaine… C’est déjà pas mal !

Et puis nous sommes toujours là au bout de huit ans ! Beaucoup de projets, même au sein de l’Arche, n’ont pas réussi à vivre aussi longtemps.

Elisabeth : C’était d’ailleurs notre premier objectif : avoir des terres et poser une économie, pour ensuite déployer le reste. Le monde d’aujourd’hui n’est pas facile, surtout pour construire un projet de communauté, entre les permis de construire, les charges à assumer, etc. Nous avons monté cette première marche !

Benoît : Vinoba, un disciple de Gandhi, disait que le pas de zéro à un est plus difficile que les pas de un à mille. Nous avons fait ce premier pas !

Elisabeth : On sent aussi que nous avons notre place dans l’environnement local, dans le terroir, et ce n’est pas négligeable ! Il y a une vraie reconnaissance, une vraie amitié avec nos voisins, nos clients. Nous ne sommes plus des étrangers, et c’est aussi une vraie étape.

Robert : Nous avons en effet beaucoup investi dans l’implantation dans le pays, créer des liens avec les paroisses, la mairie, les paysans, les voisins. Avec l’entrée de nos enfants à l’école, d’autres relations se sont créées, nous touchons beaucoup de réseaux différents. Nous sommes également en lien avec d’autres communautés, qui ne sont pas de l’Arche de Lanza del Vasto.

Egalement, nous avons le souci de rester en bonne relation avec l’ensemble de l’Arche, malgré notre séparation institutionnelle, et ce désir est partagé.

Dans l’avenir, nous avons vraiment besoin que la vie communautaire se déploie. Si Dieu nous donne la force, la joie et la paix, nous réussirons à faire de belles choses.

Quels sont vos projets à court terme ?

Elisabeth : Terminer les espaces d’artisanat pour accueillir les activités de menuiserie manuelle, de tissage et filage et de cordonnerie dans un premier temps. Nous avons également le défi d’accueillir des familles l’année prochaine, donc nous devons nous débrouiller pour bâtir les espaces pour les loger. Il y a également le projet de fromagerie, à moyen terme. Et bien sûr, consolider ce qui est déjà en place.

Robert : Nous aurons aussi un deuxième moulin à farine pour la boulangerie, pour faire face à la demande et à la grande diversité de nos farines. Les quantités ont été multipliées par huit depuis trois ans, puisque nous sommes passés de cinq à quarante tonnes par an. Tout le processus de transformation, du grain jusqu’au pain, s’affine et évolue doucement. On travaille également sur un prototype de floconneuse que tu as vu.

Mais à un moment donné, nous sommes obligés de poser des limites en terme de production. Sur l’aspect grain/farine/boulange par exemple, je sens que j’arrive à la limite. Surtout que chacun d’entre nous a plusieurs casquettes, et c’est très fatigant. Il faudrait que nous soyions un peu plus nombreux pour se partager un peu mieux les tâches. Je pense que dans un proche avenir, il faudra arriver à améliorer l’organisation pour travailler un peu moins. Les prochains arrivants permettront dans un premier temps de consolider ce qui existe déjà, puis de diversifier les activités ensuite. Mais pas d’abord à augmenter la production.

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