… j’ai pu passer quelques jours dans les Corbières, à une vingtaine de kilomètres de l’abbaye des Chanoines réguliers de Lagrasse, chez une famille paysanne vivant à peu de choses près comme vivaient nos ancêtres il y a cent ou deux cent ans. En grande partie autonome, tant au niveau énergétique qu’alimentaire, Didier Pailhiez est fier du mode de vie qu’il a réussi à préserver chez lui.

Après avoir été restaurateur durant plusieurs années et suite à un parcours parfois chaotique, il s’est installé il y a trente-cinq ans sur les terres qu’il habite et travaille encore aujourd’hui. Après une séparation avec sa première compagne, il a vécu très rudement sur son terrain pendant quelques années difficiles, durant lesquelles il s’est converti au catholicisme. Il s’est ensuite marié avec Suzanne, avec qui il aura neuf enfants. Ensemble, ils les éduquent à la vie paysanne à l’ancienne, dans la foi catholique. Devenus de vrais petits fermiers, les six enfants habitant encore sur place se partagent aujourd’hui les différentes tâches quotidiennes d’entretien de la ferme et des terres qui l’entourent : les quatre filles (de 21 à 9 ans) s’occupent des bêtes, du potager et entretiennent la maison pendant que leurs deux frères (jumeaux de 19 ans) s’occupent plutôt des champs, chassent, braconnent et travaillent à la vigne chez les vignerons du coin. Bien évidemment, tou(te)s sont capables d’accomplir les tâches des autres, mais c’est ainsi que se répartit généralement le travail.

L’activité « commerciale » officielle de la ferme est la vente de volailles, lesquelles sont en totale liberté, mais on y trouve également des vaches, des moutons, des cochons et des lapins, essentiellement pour la famille et les amis, mais aussi parfois sur les marchés. Il y a également un beau potager, quelques vignes, des arbres fruitiers, des céréales, etc. La chasse et le braconnage leur permettent également de consommer régulièrement du gibier, dont beaucoup de sanglier dont la région est littéralement infestée. Ils attrapent également de nombreuses sauvagines (renard, belette, fouine, furets, etc.) dont ils aimeraient bien tanner les peaux à l’avenir. Ils se nourrissent aussi très régulièrement de plantes sauvages que la nature leur offre gratuitement et ont quelques ruches.

Au niveau énergétique, ils sont équipés de panneaux solaires et d’une éolienne pour l’électricité. Un forage à cinquante mètres de profondeur leur permet de pomper l’eau d’une source, laquelle est envoyée dans trois grosses cuves à bière situées en hauteur dans la montagne, avant d’être renvoyée chez eux. Ils se chauffent au bois, essentiellement récupéré après la taille ou l’arrachage des vignes environnantes. Il ne leur resterait plus qu’à produire eux-mêmes leur gaz pour être indépendants énergétiquement, ce qui est en projet.

Huit jours passionnants, occupés en tâches hivernales d’entretien de la ferme (entretien des chemins, fumier, bois, ramassage de plantes sauvages) et à s’occuper des bêtes (nourriture matin et soir, abattage de volailles – parfois à la carabine dans la cour pour les pintades – et lapins, castration d’un cochon), entremêlées de parties de chasse et de braconnage. Et aussi de nombreuses discussions, autant avec les parents qu’avec les enfants, ainsi qu’un long entretien avec Didier que vous pouvez retrouver ici.

Je retourne ensuite à Caunes-Minervois pour deux jours, que j’occupe à refaire un petit tour des gens que je suis passé voir depuis Noël pour leur dire au revoir et en profite pour récupérer 135 kilos de farine au moulin de Salles pour les livrer à famille et amis divers.

Je me dirige ensuite avec Pilou et mon frangin vers la ville de Souvigny dans l’Allier pour participer aux vingt-septièmes journées nationales de l’association des Journées Paysannes. Nous faisons une pause dans la Drôme chez un des employeurs réguliers de Pilou pour passer la nuit et passons d’abord chez un autre paysan bio du coin pour acheter du lait et boire une bière.

Nous arrivons donc le lendemain à Souvigny pour participer à cette rencontre annuelle où se retrouvent des agriculteurs et paysans dont le seul point commun est parfois d’être chrétiens : s’y côtoient de petits paysans bio et de moins petits agriculteurs conventionnels, en bonne entente. Le thème de ces journées était cette année : « A la lumière de l’Evangile et de la sagesse paysanne, quels chemins inventer ? ». Y intervenaient notamment cette année Monseigneur Le Gall, évêque auxiliaire de Lyon et ex-père du Foyer de Charité de la Part-Dieu où je suis né et ait vécu pendant 20 ans, et Fabrice Hadjadj, philosophe, dramaturge et auteur de chansons, directeur de l’institut Philanthropos en Suisse où j’irai l’année prochaine.

J’ai eu un sentiment mitigé de ce week-end, avec des points très positifs et d’autres assez négatifs. Pour les points négatifs (je finirai par le meilleur !), un premier qui peut paraître peu important mais qui, étant donné le contexte, me paraît réellement dommage : la « nourriture » servie par un traiteur pour les déjeuners pour une somme assez conséquente était profondément dégueulasse, à tel point qu’un repas d’hôpital public aurait pu paraître excellent à côté, ce qui est tout de même dommage quand on sait que les paysans présents à ces rencontres auraient de quoi nous nourrir très correctement à moindre coût. Vient ensuite une sensation assez importante de morosité, de nostalgie, où on se plaint beaucoup sans vraiment proposer de solutions, du moins où les débats sur d’éventuelles solutions sont les mêmes depuis des années chez ce type de paysans alors que celles-ci sont déjà trouvées depuis des dizaines d’années dans les milieux alternatifs-écolos. J’ai senti un réel décalage de générations entre les paysans les plus âgés qui ne veulent pas croire à un système réellement différent de celui qu’ils ont connu depuis la seconde guerre mondiale et les plus jeunes qui tendent vers des solutions alternatives au niveau notamment de l’échelle des exploitations, du mode de vie et de travail. Les seconds étant considérés au mieux comme des utopistes par les premiers, qui ont parfois tendance à oublier que la situation dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui a été parfois soutenue voire initiée par de bons catholiques. Ces quelques points (et d’autres) ont d’ailleurs été relevés brillamment par Fabrice Hadjadj lors de ses interventions et par quelques autres intervenants, lesquels n’ont pas forcément été très bien reçus par une partie de l’auditoire.

Ceci m’amène aux points positifs, à savoir entre autres la présence de Fabrice Hadjadj dont les interventions ont été un vrai appel d’air frais au milieu de ce climat et la présence de nombreux jeunes réfléchissant vraiment aux alternatives au système actuel, que ce soit au niveau agricole ou à d’autres niveaux, ce qui appuie mon espérance dans les nouvelles générations pour l’avenir. Par conséquent, de nombreuses et belles discussions, avec les plus jeunes mais aussi avec certains des plus âgés partageant certaines de nos réflexions ou au moins s’y intéressant. Et pour finir sur une considération purement charnelle, le repas du samedi soir à partir des produits fermiers apportés par les participants à cette rencontre ! Rajoutons tout de même un peu de spirituel : la Messe a été célébrée dans l’église abbatiale de Souvigny où sont enterrés saint Mayeul et saint Odilon, une bonne occasion de se recueillir sur la tombe du saint patron.

J’ai rencontré ce week-end un jeune couple appartenant à une communauté rurale naissante dont j’avais entendu parler à de nombreuses reprises depuis des mois et chez qui je voulais passer, ce qui s’est donc convenu pour la semaine suivante.

Je suis donc arrivé le dimanche soir à la Bénisson-Dieu pour découvrir le projet des trois familles installées là depuis l’été dernier. En résumant, il s ‘agit de recréer une vie communautaire dans le sens d’une vie de village, faite d’entraide, de temps de prière et festifs, ainsi que d’obtenir à terme une certaine autonomie alimentaire, créer une école inspirée de la méthode d’éducation de Maria Montessori, etc.

Installés dans des bâtiments, attenants à une belle abbatiale du XIIème siècle, prêtés par le diocèse de Lyon, la plupart des participants à ce projets sont des intellectuels (profs de philo ou de lettres, anciens de l’IPC ou de Philanthropos) qui ont souhaité mettre en pratique leurs réflexions sur l’écologie intégrale, tout en ayant conscience de ne rien connaître des activités paysannes et d’avoir tout à apprendre. C’est en partie pour cette raison qu’ils n’ont pour l’instant pas trouvé de paysan pour les aider, car ils disent avoir besoin de se rendre compte d’abord qu’ils ne savent pas faire et de voir ce qui ne marche pas dans leurs expériences potagères. Egalement, il leur semblait important de consolider en priorité l’esprit communautaire avant de se lancer pleinement dans les tâches plus concrètes.

Les locaux mis à leur disposition offrent un énorme potentiel, tant au niveau des possibilités maraîchères que de l’accueil de quelques bêtes. Il leur manquera pour cela qu’un peu de surface de pâture, mais il y a des terres à vendre dans le secteur.

Une belle initiative à soutenir, en espérant qu’ils arrivent rapidement à trouver des aides pour se lancer à fond dans les activités paysannes.

Je passe ensuite deux après-midis chez une famille rencontrée par l’intermédiaire de la Bénisson-Dieu, laquelle vit quasiment en totale autonomie alimentaire avec un potager, un verger et quelques bêtes (vaches, moutons, cochons, poules) ; énergétique avec un tirage d’eau de source qui sert à chauffer la maison et l’installation prochaine de panneaux solaires. Un passage entre les deux chez mon parrain pour passer la nuit.

Je me dirige ensuite vers Villeurbanne pour rencontrer Cyrille et Marie Frey dont j’entends parler depuis un moment par mon frère et qui écrivent entre autres pour la revue Limite. Une chouette soirée de discussions ! Ils m’invitent gentiment à dîner et dormir chez eux, avant que je ne reparte vers la Drôme.

Plus de nouvelles prochainement !

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Coucher de soleil sur la Drôme

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