En Haute-Normandie, la ferme du Bec-Hellouin expérimente depuis une douzaine d’années différentes méthodes agricoles respectueuses de l’environnement et de l’homme. Entre innovation et tradition, au rythme de la nature, s’y invente l’agriculture de demain. Rencontre avec Charles Hervé-Gruyer, qui l’a fondée en 2004 avec son épouse, Perrine.

Cet entretien est la version complète de celui publié dans le numéro 7 de la Revue Limite.
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Tout d’abord, pouvez-vous expliquer ce qu’est la ferme aujourd’hui ?

Nous avons créé cette ferme d’abord pour notre famille, plutôt dans une perspective d’autosuffisance, d’autonomie alimentaire. En 2006, nous avons franchi le pas de devenir « agriculteurs professionnels », entre guillemets puisqu’on n’y connaissait vraiment rien. Nous avons eu beaucoup de difficultés car le métier de maraîcher bio est un métier difficile et nous étions fort mal préparés. Ces difficultés nous ont amenés à chercher des solutions. Notre intention première était de nous reconnecter à la terre, de vivre une relation très intime avec les plantes et les animaux, et nous ne nous retrouvions pas dans les modèles bio mécanisés qui existaient déjà en France. Nous sommes donc tout naturellement allés les chercher à l’étranger, en fouillant dans les courants d’agriculture naturelle et c’est comme ça que nous avons découvert les travaux d’Eliot Coleman aux Etats-Unis et la permaculture. Ça a été le début d’un voyage passionnant qui nous a amenés à découvrir beaucoup de réalisations admirables aux quatre coins du monde, dont nous nous sommes inspirés ici.

En fait, au Bec-Hellouin, nous avons cherché à faire une synthèse de bonnes pratiques éprouvées, à les faire tenir ensemble. Tout cela nous a menés à développer une approche qui veut prendre le meilleur de différentes traditions, principalement de formes d’agricultures préindustrielles. Nous cherchons également à prendre le meilleur de notre époque, puisque nos connaissances en biologie progressent énormément : nous sommes particulièrement intéressés par la question des sols, de la biodiversité, etc. En prenant le meilleur du passé et le meilleur du présent, nous espérons arriver au meilleur pour l’avenir !

Aujourd’hui, définiriez-vous votre modèle agricole comme un modèle permacole ?

La permaculture est une source importante d’influence pour nous, mais contrairement à ce que beaucoup de gens croient, ce n’est pas un modèle agricole. C’est plutôt un système conceptuel qui nous propose de prendre la nature comme modèle pour nos installations humaines. C’est pour beaucoup une affaire d’agencement, de positionnement des différents éléments les uns par rapport aux autres de manière à créer un système bouclé dans lequel on favorise les interactions entre les différents composants du système, dans le but de produire beaucoup avec peu d’énergie, peu d’intrants et peu ou pas de déchets. La permaculture propose des pistes de réflexion au niveau agricole, mais ce n’est pas vraiment un système de production agricole. Ce qui explique notamment pourquoi beaucoup de jardins permaculturels sont assez peu productifs, ce qui a pu parfois décrédibiliser la permaculture. Pour nous, c’est un système de pensée global qui permet de comprendre la ferme, mais nous avons vraiment pioché dans différentes méthodes pour forger la nôtre. Notre méthode repose sur quelques fondamentaux qui sont de cultiver très intensément une toute petite surface, de tout faire à la main et d’apporter un soin extrême aux sols et aux cultures. Tout cela permet dans un même mouvement à la fois de produire beaucoup sur une petite surface – ce qui est très intéressant – et de produire des aliments de haute qualité. En même temps, nous avons pu constater que ça faisait du bien à notre environnement parce que ça permettait de renaturer ce territoire et de favoriser un essor de la biodiversité, de faire un puits de carbone, etc.

Accessoirement, cela permet aussi de créer de l’emploi et du lien social. Nous nous sommes aperçus que cette approche qui propose de prendre la vie et la nature comme modèle a beaucoup d’externalités positives, tant pour la société des humains que pour la planète. C’est donc une approche qui nous semble extrêmement intéressante à explorer.

Vous dites avoir commencé avec le maraîchage, mais votre production est aujourd’hui plus large ?

Oui. Dès le départ, nous avons planté énormément d’arbres fruitiers, nous sommes arboriculteurs et maraîchers. Nous avons également des animaux parce que ça nous parait intéressant d’en intégrer dans ce système, que l’on appelle par conséquent un système agro-sylvo-pastoral. Nous avons donc fruits, petits fruits, légumes, plantes aromatiques, fleurs comestibles, quelques produits animaux et nous faisons également quelques produits transformés.IMG_4343

Vous dites souvent que vous pratiquez une agriculture intensive. Ce terme est pourtant généralement opposé au bio ?

Pour nous, ce n’est pas une intensité d’intrants et de produits chimiques mais une intensité de soins, d’attention. Lors de cette aventure, nous avons buté sur un certain nombre de difficultés, notamment au départ le manque total de références. Nous n’avions pas d’indicateurs pour dimensionner les jardins, nous ne savions pas quelle surface nous pouvions cultiver entièrement à la main. Nous avons maintenant une idée plus précise, et nous voyons que ça ne peut pas être une grande surface parce que nous n’avons pas de machines puissantes, pour désherber par exemple.

En travaillant à la main, on ne peut pas imiter le tracteur en préparant très vite une grande surface. Mais au bout de plusieurs années de réflexion, nous avons constaté que l’on pouvait faire manuellement tout un tas de choses que le tracteur ne peut pas. Il y a des avantages à travailler à la main, c’est évidemment un peu détonnant avec le discours dominant, mais on peut notamment prendre un soin extrême du sol, et c’est très important puisque le sol est le fondement de notre activité. On peut ensuite produire énormément au mètre carré en densifiant les cultures, en les associant, en les étageant. Comme dans la nature finalement : il n’y a pas de monoculture à l’état sauvage, les végétaux poussent de manière dense, ils sont toujours mélangés, c’est généralement des systèmes étagés qui ont une bien meilleure efficacité énergétique, parce que chaque rayon de soleil est capté par une feuille. Nous avons exploré ça : qu’est-ce que l’on peut gérer à la main ? Nous avons étudié ce que j’appellerais nos « avantages comparatifs », pour tirer parti de nos atouts. Nous avons donc mené une étude avec l’INRA qui a prouvé que nous arrivions à produire en moyenne cinquante-cinq euros de légumes par an au mètre carré, contre trois ou quatre euros pour le maraîchage bio mécanisé. C’est une petite révolution, personne n’aurait cru ça, à commencer par nous ! Je dirais que cette étude a démontré qu’il était possible, avec notre méthode, de produire autant de légumes par heure travaillée entièrement à la main que nos confrères avec un tracteur, et sur dix à douze fois moins de surface. Et avec moins de frais de fonctionnement puisque nous n’avons pas de gros équipements, pas de frais de maintenance, de carburant, d’assurance, etc. C’est donc une approche qui a l’air plus rémunératrice, ce qui fait qu’elle a une efficacité économique supérieure.

Mais le gros avantage que j’y vois, au-delà de la dimension économique, c’est que si nous sommes en capacité de produire au moins autant sur un dixième d’hectare que nos confrères sur un hectare, leur tracteur – même s’ils sont écolos – artificialise forcément le milieu : il y a un travail du sol, il faut de grands espaces. Et on se retrouve, même en bio, avec une terre à nu, de grandes surfaces cultivées, moins de place pour les arbres, etc. Alors que notre productivité sur un dixième d’hectare nous permet à nous de libérer neuf dixième d’hectare. C’est l’un des points que je trouve le plus fascinant dans cette approche, car on peut du coup renaturer complètement la ferme : à territoire égal et production égale, ça n’a plus rien à voir ! La ferme est pleine d’arbres et de buissons, on a de la place pour tout un tas d’autres éléments : des animaux, des mares, des haies, pourquoi pas de l’écohabitat, etc. Au lieu d’avoir un grand champ nu, régulièrement agressé par la machine, on a un véritable agro-écosystème très diversifié. On en arrive au fait que cette diversité, cette complexité, va permettre de dynamiser les services écosystémiques qui sont ces services gratuits que nous rend la nature, et permettre de limiter les interventions humaines. Je pense notamment au travail des vers de terre pour la fertilisation des sols, au travail de tous les auxiliaires utiles pour contrôler les agresseurs des cultures, etc.

Tout cela nous montre la possibilité d’une agriculture complètement différente du modèle dominant, et qui n’a même plus grand-chose à voir avec l’agriculture bio mécanisée.

Si la mécanisation à outrance est mauvaise, faut-il pour autant la rejeter totalement ?

Nous ne la rejetons pas complètement. Je me méfie des démarches trop jusqu’au-boutistes : il faut faire preuve de pragmatisme, notamment si on veut gagner notre croûte et payer nos salariés. Il y a quand même un principe de réalité, et je pense que si nous étions trop extrémistes, ça pourrait être pénalisant. Donc par exemple, nous avons toujours un vieux tracteur, un vieux 22 chevaux datant de 1980 : nous l’avions, il n’était pas question de le bazarder. Mais nous en avions un plus gros que nous avons revendu. Ce tracteur ne travaille pas le sol mais il est utile pour faire des transports d’un site à l’autre, puisque nous avons un autre site à deux kilomètres d’ici et que faire ça à la brouette, ce serait un peu difficile ! (rires)IMG_4338

Utilisez-vous la traction animale ?

Oui, nous avons démarré en traction animale et nous l’avons toujours gardée. Parce que la culture sur buttes permanente, qui est un peu notre mode de production fétiche, est une méthode géniale, mais qui n’est pas forcément adaptée à toutes les cultures – les pommes de terre et les courges par exemple sont plutôt des légumes de plein champ pour lesquels la traction animale est très adaptée. Nous apprécions sur notre ferme d’avoir plusieurs systèmes, nous ne sommes pas les ayatollahs d’une approche exclusive. Nous sommes des gens pragmatiques qui aimons bien avoir plusieurs systèmes, que nous faisons évoluer et que nous comparons. Par exemple, depuis deux ou trois ans, nous faisons des cultures associées sur buttes en traction animale, ce qui est assez novateur. Ce sont les acquis de la culture sur butte et des associations de cultures qui nous ont donné envie d’essayer de cumuler tout ça en y associant la traction animale.

Êtes-vous aujourd’hui plus dans une démarche d’expérimentation ou de pérennisation de vos méthodes ?

Le système est là depuis douze ans, il est donc pérenne ! Il progresse vite parce que la dimension expérimentale a toujours été forte. Simplement au départ, c’était deux petits clampins, Perrine et moi, qui les menions avec trois bouts de ficelle dans notre coin, alors que nous avons maintenant trois ou quatre ingénieurs-agronomes à temps plein sur la ferme, beaucoup de partenaires scientifiques et techniques, des stagiaires faisant leurs mémoires de Master 2 ici, etc. La dimension de recherche s’est beaucoup développée et amplifiée. Et tout naturellement la dimension d’essaimage, puisque ce qui est expérimenté à la ferme va irriguer beaucoup d’autres structures par le biais des supports pédagogiques et des formations.

Comment vous débrouillez-vous avec les questions énergétiques – eau, électricité, chauffage ?

Au niveau électricité, toute la ferme fonctionne avec de l’énergie renouvelable fournie par la coopérative Enercoop. Nous aimerions faire un pas de plus et la produire avec la rivière, mais ce n’est pas si simple que ça donc pour l’instant, nous n’avons pas eu le temps de creuser cette piste jusqu’au bout. Mais on y viendra un jour !

Pour le reste, nous nous chauffons au bois, puisque nous avons de la forêt sur le domaine qui nous permet d’être autonomes en bois de chauffage. Et puis nous avons fait un calcul sur notre bilan carbone, puisque nous essayons de le diminuer autant que possible en limitant le recours aux énergies fossiles. Pour la ferme, ce n’est pas très compliqué ; par contre, comme la ferme est extrêmement visitée lors des portes ouvertes ou lors des formations, le gros poids de notre bilan carbone est le trajet des gens qui viennent nous voir et de nos clients. Bien sûr, il est plus difficile pour nous d’avoir une prise là-dessus.IMG_4310

Comment conciliez-vous pratiques ancestrales et modernité ? Quels critères pour un juste équilibre ?

Il y a des gens qui aiment les trucs hightechs, ça les fait saliver. Moi, pas du tout. Je n’aime pas les systèmes compliqués, et je dirais même qu’il y a un côté esthétique : je n’aime pas vraiment les matériaux modernes que je trouve froids et inertes. Je suis très sensible au fait de pouvoir tirer profit des ressources biologiques locales : le bois, pourquoi pas la terre, le cuir, tout ce que la nature nous offre localement ! J’ai eu l’occasion dans ma vie de travailler beaucoup le bois, c’est un matériau qui me parle particulièrement. Nous venons de construire une grange avec des techniques médiévales : la charpente a été taillée à la hache, etc. C’est aussi un moyen de se faire plaisir : aller couper des arbres dans notre forêt pour les rapporter directement à la ferme, les équarrir à la hache, faire les tenons et les mortaises et monter une charpente, ça fait une réalisation superbe en terme esthétique et en terme de coût. Bien sûr, ça demande du temps de main-d’œuvre, mais c’était un moyen de se faire plaisir, de déstresser en tapant à grands coups de hache ! (rires) Et puis il y a aussi la fierté d’acquérir de nouvelles compétences, de voir que l’on est « capable de », que l’on n’est pas juste un petit maillon dans une immense chaine et que l’on est en mesure de subvenir à nos besoins essentiels, de construire nos bâtiments, de faire nos outils, de produire notre nourriture, etc. Ça contribue au sentiment de dignité que peut avoir un être humain, à la réalisation de notre potentiel.

Egalement, on découvre qu’il y a une efficacité totalement insoupçonnée dans ces formes de techniques préindustrielles. J’ai beaucoup d’admiration pour le savoir des artisans ! Notre époque est dans une sorte de culte du progrès, de fuite en avant qui nous fait penser que tout ce qui nous vient du passé est ringard, dépassé, plus du tout efficient à notre temps. Et nous justement, nous démontrons exactement le contraire : notre production agricole est faite avec des outils extrêmement simples, pas coûteux et extrêmement efficaces. Ce n’est pas parce que c’est manuel et peu coûteux que c’est inefficace ! C’est même à mes yeux plus efficace qu’un tracteur ou un motoculteur.

A côté de ça, nous avons un bon appareil photo, de bons ordinateurs, j’ai un smartphone : ce n’est pas non plus le retour au Moyen-Âge.

Mais vous saurez vous en passer le jour où ça ne pourra plus fonctionner.

C’est-à-dire que si tout ça venait à s’arrêter, nous serions en effet en capacité de continuer à nourrir la communauté locale. C’est une de nos aspirations : être une ferme résiliente. Cet état d’esprit-là m’a beaucoup été inspiré par mon ancienne vie de marin, parce que j’avais un bateau tout en bois, classé monument historique, qui était d’une suprême efficacité ! Nous avons fait le tour du monde avec, et ça marchait vraiment bien, c’était un outil de travail de toute beauté, solide et rustique. On pouvait à peu près tout réparer par nous-même. Nous l’avons sophistiqué avec des outils modernes (stabilisateurs, moyens de communication, groupe électrogène) mais ça tombait tout le temps en panne ! A la fin, pendant notre tour du monde, j’avais trois marins qui passaient une grosse partie de leur temps à réparer les trucs modernes, alors que le bateau en lui-même, qui avait quasiment soixante ans, ne posait aucun souci.

A SUIVRE…

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