L’abbaye bénédictine olivétaine de Maylis, dans les Landes, vit depuis 2013 une profonde conversion écologique. Voici la seconde partie d’un entretien avec frère Joseph, frère paysan de la communauté, qui nous explique les conséquences spirituelles et communautaires de cette conversion.

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Cloître

Quel lien faites-vous entre spiritualité et écologie ? Qu’est-ce que l’écologie apporte à votre vie spirituelle et à la vocation religieuse en général ?

Je crois qu’il existe aujourd’hui une petite porte qui peut nous rapprocher de manière différente du frère et du Bon Dieu, c’est la petite porte de l’écologie, notamment dans l’agriculture. Elle n’est pas évidente à prendre puisque beaucoup de gens la méprisent, parce que ça paraît ridicule de cultiver son jardin. Pourtant, il s’agit de retrouver un lien vital, au sens profond du terme, avec la Création. Et retrouver ce lien vital – on sait que beaucoup de produit que nous mangeons aujourd’hui ne sont pas bons, qu’ils nous abiment – nous permet de voir qu’en passant par la petite porte du jardin, on peut avoir sur la terre non un regard de domination mais un regard d’écoute et de soumission. Je ne sais plus qui disait : « On commande à la nature en lui obéissant. ». C’est comme avec son frère : si on ne prend pas le temps de l’observer, on va projeter sur lui des choses qui ne sont pas lui, et donc on n’arrivera pas à se sortir de soi-même. Le but est de rencontrer la terre que l’on cultive pour lui faire produire le meilleur de ce qu’elle peut offrir ; le but est de rencontrer le frère qui est à nos côtés pour que naisse une amitié féconde, qui n’écrase pas l’un au profit de l’autre.

En passant donc par cette petite porte de l’écologie au niveau agricole, je suis aidé non seulement à retrouver le sol, mais aussi à recréer le lien fraternel et le lien avec Dieu. Entrer à nouveau dans un rapport d’écoute avec la nature pour qu’elle soit plus féconde me permet de découvrir un nouveau visage du frère et un nouveau visage de Dieu. C’est le même Créateur qui nous crée nous, hommes, et qui crée cette Création que nous avons à garder, donc les lois nécessaires à la fécondité de la Création sont les mêmes qui habitent chaque homme et régissent – ou devraient régir – les relations fraternelles. Sauf qu’il y en a une qui est très présente en l’Homme et qu’il nous faut redécouvrir, c’est la dimension du pardon : nous avons la grâce en tant qu’hommes d’avoir cette parole et de pouvoir nous en servir pour nous pardonner nos blessures mutuelles.

Voilà ce que ça a changé pour moi : j’ai redécouvert que nous étions faits les uns pour les autres, non seulement entre frères mais aussi entre l’Homme et la Création.

Au niveau spirituel, comment s’organise votre vie de prière par rapport aux temps de travail ?

Bien. (rires)

Merci, question suivante ! (rires)

Plus sérieusement, nous sommes bénédictins, et comme tous les bénédictins, nous avons une règle qui structure notre vie. Sept fois le jour, nous allons prier dans l’église en communauté. Sept fois, c’est déjà pas mal, cela doit revenir à plus ou moins cinq heures de prière communautaire par jour. Je trouve ça important d’insister là-dessus : nous sommes dans une dimension écologique depuis le cinquième siècle, grâce à notre père saint Benoît qui avait conscience que l’on ne va pas au ciel tout seul. Et que l’on n’y va pas avec des clones, en monoculture : on y va avec des frères qui sont très différents de soi. C’est tous ensemble que nous cherchons le chemin, que nous cherchons à écouter le Seigneur. C’est fou : ensemble, de tous âges, toutes origines, toutes formations humaines différentes… Cela veut dire que la règle de saint Benoît nous offre une hygiène de vie qui nous permet de réussir un pari complètement dingue, celui de cheminer ensemble vers le Seigneur, malgré toutes nos différences, nos défauts, nos limites. Je crois que cela, c’est déjà une véritable écologie.

Ensuite, nous avons deux heures de prière personnelle par jour, que l’on essaie vraiment de tenir. Aujourd’hui, je n’ai pas pu à cause des plantations, je ne peux pas être partout… Mais c’est vraiment important, sans ça nous n’avons rien à dire à ceux qui passent, rien à dire à nos frères, rien à dire à la Création, rien à dire au Bon Dieu.

Quand on cumule tout ça, on voit qu’il y a peu de temps pour le reste. La question est donc de voir comment on s’organise pour faire ce qu’il y a à faire à côté. Pour cela, nous avons embauché une personne il y a six mois, pour nous aider à nous rapprocher de la terre, dans une approche plus mimétique de la nature qui peut certes s’inspirer de la permaculture, mais pas uniquement. Donc nous avons embauché quelqu’un, non pas parce que nous sommes pauvres, mais parce que nous avons le souhait de faire quelque chose de plus grand que nous. Et c’est une joie d’accueillir une personne, de lui offrir un salaire, afin qu’elle nous permette d’aller peut-être un peu plus loin dans cette démarche que nous n’aurions pu le faire par nous-même. Nous avons un peu augmenté le travail pour pouvoir le lui offrir, et même si nous n’en voyons pas encore les retombées économiques, nous en voyons les retombées de la joie : je trouve ça vraiment super !

Finalement, notre projet écologique au niveau agricole n’est pas conditionné strictement à la communauté, mais à ce que nous sommes appelés à faire au jour le jour. Et j’ai trouvé qu’il nous permettait d’accueillir un salarié de plus.

Aujourd’hui, nous avons de plus en plus de personnes qui viennent pour prier et pour travailler aux champs, et qui se rendent compte qu’il y a un pont évident entre la prière et la Création.

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Vue depuis le parvis de l’église

Comment, à votre échelle, arrivez-vous à faire réfléchir le reste du monde catholique sur ces questions d’écologie ?

Lorsque nous avons eu l’idée d’organiser une réunion des communautés chrétiennes au Bec-Hellouin pour réfléchir à ces sujets, nous avons eu immédiatement une cinquantaine de réponses positives, c’est énorme ! Il faut voir qu’une réunion de ce type, montée en amont, c’est exceptionnel : ça ne se fait jamais dans la vie monastique. Cette réunion s’est faite dans un endroit particulier qui est le Bec-Hellouin, parce que nous étions accueillis les bras ouverts, non seulement par la ferme du Bec-Hellouin qui nous a ouvert ses portes gratuitement pour une visite et un temps de partage, mais aussi par nos frères moines et nos sœurs moniales de là-bas : tous se sont décarcassés pour nous accueillir, et tout ça en très peu de temps. Pour qu’une session puisse se monter aussi vite, avec autant de participants, dans le monde monastique, c’est que quelque chose est en train de se passer, qu’il y a une dynamique puissante.

Au-delà de cette histoire magnifique, il y a de nombreux exemples de cette dynamique. Le fait que, à la toute petite échelle où nous sommes aujourd’hui, autant de liens se soient créés avec nos voisins en fait partie. Le fait que, depuis quelques mois, des oblats du monastère se mettent à faire leur jardin et viennent nous voir régulièrement pour observer et en parler en est un autre. En peu de temps, on voit que cela dépasse le simple contexte de proximité, qu’elle soit géographique d’une part ou spirituelle de l’autre.

Et même dans la communauté, j’observe que les frères sont aujourd’hui heureux de parler de la plante, de notre lien à la terre, ce qui se faisait difficilement avant. Ce qui pouvait être perçu comme quelque chose de méprisable est devenu un sujet de fierté ! Ce n’est pas rien, c’est énorme !

Comment avez-vous reçu l’encyclique Laudato Si’ du Pape François ?

L’encyclique est arrivée à un moment crucial pour nous, puisque nous avions à nouveau des infestations d’insectes, et je me posais la question d’utiliser un produit chimique. L’agriculture n’est pas facile, surtout quand nous avons à faire face à des déséquilibres qui sont aujourd’hui mondiaux et nous dépassent complètement. Et Laudato Si’ nous a entièrement confortés dans le fait qu’il fallait que nous continuions cette démarche initiée deux ans plus tôt.

C’était quelque chose que le frère Raphaël [librairie et magasin monastique, NDLR] sentait avant moi, et que j’ai pu commencer à mettre en œuvre plus tard. Cette encyclique nous a tous rejoint au plus profond de nous, même si ce n’était pas forcément conscient dès le départ pour tous. Elle nous a conforté dans le fait que tout est lié et que nous ne sommes pas au-dessus de la Création mais que notre place est à l’intérieur de la Création.

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Eglise de l’abbaye

C’est une question très compliquée à faire comprendre : nous ne sommes pas au-dessus, mais l’Homme a tout de même une place particulière dans cette Création…

Oui mais laquelle ?

Eh bien, au-dessus mais sans l’être vraiment… En fait, au-dessus mais à la manière du Christ, c’est-à-dire comme serviteurs.

Et voilà, c’est ça ! Mais il faut trouver sa place de serviteur, ça ne se prend pas n’importe comment. On ne vient au service d’un frère qu’en se plaçant en-dessous, quelque part.

Pensez-vous que les milieux cathos soient à la hauteur de ces enjeux écologiques actuels ?

Je pense que l’enjeu n’est pas d’être à la hauteur, mais de se laisser appeler. Donc le problème n’est pas une capacité personnelle. Il y a l’annonce d’une grande joie, qui nous est redonnée par la parole actuelle du Pape François mais qui fait écho aux paroles des papes précédents, et l’enjeu est de savoir qui veut recevoir cette bonne nouvelle et la mettre en pratique, c’est un appel ! Donc je déplace le curseur : s’il y a eu cette encyclique, c’est que le pape a senti qu’il y avait un appel particulier à lancer en ce sens, et qu’il y avait des gens qui étaient là pour le recevoir. L’appel est étonnant, il prend une coloration différente, mais c’est toujours le même : appel à l’émerveillement et la contemplation, à cultiver sa terre, son cœur, la relation fraternelle et la relation à Dieu.

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Champ de la « Plante de Maylis »

Quel regard portez-vous sur nos sociétés modernes, et peut-être particulièrement occidentales ?

 Je pense que nous vivons dans une période et un contexte où les gens attendent qu’on les appelle à quelque chose de plus beau, plus grand, plus simple et plus vrai. Et je pense que c’est pour ça que Laudato Si’ a un impact allant bien au-delà du milieu catholique, parce que les gens se rendent compte des excès de la mondialisation sauvage. On se rend bien compte aujourd’hui qu’il faut une décroissance de l’aspect sauvage, de l’esprit de domination, pour une croissance de l’être ; si cette décroissance est acceptée et accompagnée, elle ne peut mener qu’à une vraie croissance de vie et de joie ! Je crois que l’enjeu est là, et que nous sommes de plus en plus nombreux à en prendre conscience. Si nous vivons en effet dans un monde malade, je crois qu’il y a une vraie espérance à avoir.

Avez-vous des relations avec d’autres traditions religieuses, qu’elles soient chrétiennes ou non ? L’écologie peut-elle être un lien entre les religions ?

C’est évident, et nous l’avons vu notamment à la rencontre du Bec-Hellouin avec la présence du monastère orthodoxe de Solan.

Après, vu notre contexte géographique, nous n’avons pas eu l’occasion de rentrer en contact avec des traditions religieuses non-chrétiennes, car elles sont à peu près inexistantes ici.

Votre conversion écologique vous a-t-elle amenée à avoir des relations avec le monde paysan, écolo ou non ?

Je ne sais pas si c’est particulièrement avec le milieu écolo, mais il est évident que notre démarche nous amène à tisser des liens avec le monde agricole, ne serait-ce que pour des besoins matériels – notamment les matières premières locales – ou de conseil.

Et je m’éloigne un peu de ta question puisque ce ne sont pas des paysans, mais notre démarche nous amène également à avoir plus de contacts avec les médias, qui sentent aussi que le vent tourne et qui ont un regard qui nous pousse à avancer dans ce sens.

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Potager des moines

Que diriez-vous à un jeune qui hésite à faire ce pas d’un changement de mode de vie, qui hésite à faire le pas de la sobriété heureuse ?

La première chose serait d’écouter ce désir profond d’une vie ayant plus de sens. Mais en même temps, j’appellerais à beaucoup de réalisme, parce que beaucoup se pètent la gueule.

C’est un chemin qui vaut la peine d’être suivi, parce que nous allons de toute façon aujourd’hui vers quelque chose de différent, un mode de vie qui respecte plus la Création, et par conséquent l’Homme et Dieu. Donc si le but de la vie est d’être plus heureux – ce qui ne veut pas forcément dire avoir plus de confort et de profit, l’écologie est un chemin permettant de tisser de nouveaux liens avec la terre, avec le frère et avec le Père : que faut-il de plus, qu’y a-t-il de mieux ? C’est tout bénef,

3 thoughts

  1. Je vous remercie pour cette dernière question que vous posez à la fin de chacune de vos entrevues. Les réponses sont toujours très instructives !
    Bonne continuation.

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