Pouvez-vous m’expliquer, en quelques mots, ce qu’est l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu aujourd’hui ?

Antoine : Par rapport à l’empire de la mondialisation, à l’empire technocratique, la même chose que le village gaulois par rapport à l’empire romain.

François : Excellente analogie à quatre termes, j’adore ! C’est vrai, je travaille une thèse sur l’analogie chez Aristote, et c’est une très bonne analogie !

Antoine : D’ailleurs, ce qui est marrant, c’est que les gens nous renvoient à ça de manière péjorative alors que dans l’imaginaire collectif, le village des Gaulois est au contraire quelque chose dont on s’enorgueillit comme un trait typiquement français. Après, on pourrait peut-être dire aussi que ça correspond au « pari bénédictin » dont parle Rod Dreher dans son livre.

François : Tout à fait ! C’est une tentative de mise en pratique du « pari bénédictin ».

Antoine : La grande différence avec des bénédictins – ou des cisterciens, puisque nous sommes dans un lieu cistercien –, c’est que nous sommes des laïcs qui voulons nous rassembler pour vivre une vie qui soit non pas religieuse, mais une enclave chrétienne et écologique dans le monde.

François : C’est un pari cistercien.

Antoine : Et là, tu vas évidemment nous dire : « Quid de l’écologie ? ».

François : C’est une ZAD, une zone d’écologie intégrale à défendre.

Antoine (imitant à la perfection Fabrice Hadjadj) : Sachant qu’aujourd’hui, notre corps même est une ZAD ! La chair est une ZAD, puisqu’à l’intérieur même du corps de la femme, nous sommes menacés.

François : Fabrice serait fier de toi !

Comment ce projet s’est-il lancé ?

Antoine : L’origine du projet, c’est la tête de François. Et la tête de François est une chose étonnante, parce que c’est la tête d’un catholique totalement indemne de tous les scrupules, tous les préjugés, tous les tabous du monde catho. Il y germe donc des choses étonnantes, des idées conciliant des choses qui, pour un catho, seraient inconciliables. Et ça, je l’observe tous les jours : « Mais ça, ça va pas, y’a quelque chose qui colle pas… – Si si ! – Ah ? Bon. » (rires) Donc toutes les choses sont conciliables. Pour un catho d’un bon milieu – c’est-à-dire catholique, conservateur, pratiquant –, on ne fraye pas avec les milieux alternatifs, on ne parle pas de pédagogie alternative, ça n’est pas de bon ton. Mais la tête de François, c’est une caboche où les choses vont se mélanger et où les tabous ne vont pas jouer. Et ça peut donner des choses terribles…

François : Peut-être parce que je suis allemand, j’imagine. Et puis, mes parents sont anticonformistes mais profondément catholiques. Mais la cause la plus proche de ce projet a été différente pour chacune des familles présentes ici. Pour nous, les Nolle, et de manière un peu plus lointaine, ça a été ma mère qui nous a nourris et soignés avec la méthode hildegardienne. Donc il y avait quand même une base d’écologie intégrale…

Antoine : Je dirais un germe !

François : … appliquée à la santé et à la nourriture. Ensuite, le facteur déclencheur de notre conversion écologique a été notre mariage et la première grossesse de Blandine [sa femme], pendant laquelle elle a eu une maladie que les médecins allopathes n’ont pas pu ni voulu soigner. C’était un kyste et ils disaient qu’ils ne pouvaient le ponctionner qu’après la naissance, mais Blandine ne pouvait plus bouger, était épuisée, avait la fièvre ; elle ne se voyait pas accoucher dans ces conditions. Par force et contrainte, nous avons dû nous tourner vers la médecine naturopathique. Nous sommes tombés sur un médecin que nous avons d’abord pris pour un charlatan, mais il se trouve qu’il a réussi à soigner Blandine, non pas d’abord en traitant le symptôme mais en en découvrant la cause puis en traitant le symptôme de manière extrêmement efficace puisque le kyste s’est résorbé de lui-même en deux semaines. Et comme la cause était essentiellement alimentaire, cela a été le déclenchement de toute une remise en question et d’une conversion dans beaucoup d’aspects de notre mode de vie – alimentation, santé, produits cosmétiques et ménagers ; puis de fil en aiguille l’éducation et l’instruction puis la vie politique en général, et enfin la vie intellectuelle et spirituelle.

Tous ces aspects de notre mode de vie, nous les avons remis en question, et nous avons découvert qu’il pouvait y avoir une réflexion écologique à tous les niveaux. C’est la publication de Laudato si’ qui nous a permis d’unifier tous ces aspects dans l’idée d’écologie intégrale. Conjointement, nous avons découvert l’existence d’éco-hameaux, éco-villages, éco-quartiers en France, grâce au réseau des Colibris de Pierre Rabhi. Nous avons suivi la formation des Colibris « Concevoir son oasis ». La conjonction de la publication de Laudato si’ et de la découverte de ces oasis a donné la synthèse que nous essayons de faire ici, qui est un éco-hameau chrétien souhaitant mettre en pratique l’écologie intégrale dont parle le pape François. Voilà l’itinéraire des Nolle.

Antoine : Et pour les Scherrer… Eh bien, il n’y a pas vraiment d’itinéraire, c’est trop le bordel !

François : Je peux répondre à sa place ! (rires) Pour les Scherrer, je pense qu’il y a eu deux facteurs déclenchants : le premier, charnel ; le second, intellectuel.

Antoine : Non, justement, il n’y a pas eu vraiment de déclencheur…

François : Disons qu’il y a eu deux dominantes. D’abord ta maladie, que tu as découverte il y a trois ou quatre ans, qui t’a lancé aussi dans une réflexion sur ton alimentation et ta manière de te soigner, etc. Parce que ça t’a quand même fait changer radicalement de paradigme : tu étais avant dans les psychothérapies, les psychiatres, qui te donnaient juste des palliatifs chimiques…

Antoine : Oui, c’est vrai. Mais je n’étais pas vraiment dans ce paradigme…

François : Mais c’était le seul que tu connaissais et que tu pratiquais par la force des choses. Et puis, il y a eu la Manif pour tous…

A SUIVRE !img_3750

Laisser un commentaire