Comment avez-vous été accueillis par la communauté locale ? Je pense aux habitants du bourg, aux paysans, mais aussi à la paroisse, au diocèse.

François : Nous avons rencontré autant d’enthousiasme que de résistances, à la fois parmi les villageois et parmi les paroissiens. Parmi les villageois, certains sont spontanément venus nous rencontrer, nous proposer de l’aide ou participer à nos activités ; d’autres nous ont accueillis avec beaucoup de méfiance, voire d’hostilité. Méfiance concernant le côté catholique plus que le côté écologique du projet, puisque ce dernier ne fait pas très peur, d’autant que notre puissance de frappe n’est pas énorme : « Ils vont planter trois carottes, ils ne sont pas méchants ! » se disent les gens. Mais le côté communauté catholique, tout de suite, cela évoque pour eux une secte.

Antoine : Oui, mais il y a aussi un côté sociologique. Dans l’esprit des gens, la partition, voire le découpage, entre le citadin et le rural, est très profond. Et nous, nous sommes considérés comme des néo-ruraux, c’est-à-dire ni comme des vrais ruraux, ni comme des vrais citadins, mais comme des gens qui ont le cul entre deux chaises et qui font comme les familles citadines lorsqu’elles vont en vacances. Sauf que nous, nous essayons justement de ne pas être des consommateurs de ruralité, des touristes, mais de nous enraciner dans la campagne. Ça peut donner quelque chose de ridicule. Mais Louis, qui est un paysan du cru, nous dit que c’est plutôt quelque chose de stimulant et que malgré le côté justement ridicule, c’est vraiment à encourager. Ça l’aide d’ailleurs beaucoup, lui. Donc, nous passons pour des néo-ruraux pour les gens de la campagne, et pour des espèces de bobos qui n’assument pas leur condition pour les citadins. La sociologie rudimentaire du Français, quoi.

François : Et puis, certaines personnes étaient hostiles aussi parce qu’on les dérange dans leur confort, tout simplement.

Antoine : Parce qu’on ne vit pas une vie « normale », qu’on n’avalise pas le mode de vie qu’ont la plupart des gens. Chercher à faire autre chose, c’est pour beaucoup d’une prétention insupportable, ça suffit déjà pour nous mettre à l’écart. Ce qui est abyssal d’ailleurs, parce que ça vient de personnes qui sont chrétiennes et qui refusent toute remise en question ! Ceux-là sont les pires, ceux que j’ai côtoyés dans mon enfance et qui ont été un scandale pour ma foi d’adolescent. Mais bon, maintenant je sais que c’est la croix, que ça fait partie de la vie chrétienne ; c’en est même une exigence. C’est ce que dit le Christ : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive. » C’est ça : dès qu’il y aura un choix drastique à faire, une vraie conversion à vivre, dès qu’il faudra se mobiliser, il y aura une division au sein même de ceux qui sont proches. Donc c’est une chose normale, alors qu’avant je pensais que la division ne pouvait que nous éloigner de la foi, ce qui est faux. On sait très bien qu’on est dans la vérité dans la mesure où on se pose à soi-même ces choix-là et qu’on dérange les autres…

François : Au départ, la mairie était méfiante, mais le conseil municipal est en partie favorable à notre projet puisqu’il souhaite aussi plus de vie pour ce village. Il est donc disposé, par exemple, à mettre à notre disposition des terres communales pour créer un jardin participatif.

Antoine : Ce qu’il faudrait réussir à faire, c’est infuser la vie de l’intérieur et profondément, c’est-à-dire avec la terre, le quotidien, la culture… Un jardin partagé, par exemple, propose autre chose que le chacun-chez-soi. Parce qu’aujourd’hui, certains ont leur potager, mais chez soi. C’est dommage ! Et c’est ça qu’on aimerait leur faire comprendre, mais c’est nous, des citadins, qui le disons, alors qu’avant ce sont les villageois qui le vivaient tout naturellement ! Ce qu’il faut, donc, c’est infuser la vie de l’intérieur, par la terre. Ou par l’écologie. On pourrait par exemple proposer aux gens de l’éco-hameau et du village un nettoyage de la zone de tri, voilà quelque chose qui serait vraiment écologique, constructif et fédérateur.

Et les paysans ?

François : On ne les rencontre pas vraiment, en fait. Ou du moins que par Louis [paysan voisin et ami].

Antoine : On a l’impression qu’ils ont le nez dans le guidon. J’en ai rencontré un l’autre jour en me promenant avec Michel [son fils]: ils nous disent qu’ils n’ont plus du tout le temps de s’occuper de la terre, du pays dans lequel ils sont. Ils ont été forcés à devenir des exploitants agricoles. Même Louis reconnaît qu’il est complètement pris là-dedans ! Certains sont quand même perplexes, ils sont dans des schémas dont ils n’arrivent pas à se dépêtrer.

Ils aimeraient ?

Antoine : Je pense qu’il y en a qui aimeraient.

François : Oui, c’est sûr. Et après, il y a la paroisse. Eh bien la paroisse, c’est pareil : d’un côté, nous avons reçu beaucoup d’encouragements et de soutien, on nous a demandé de nous engager pour les chants, pour la préparation au mariage, etc. C’était un peu trop rapide, il fallait que nous prenions le temps. Quand nous sommes arrivés, je crois qu’il n’y avait pas de paroissien en-dessous de 50 ans, la moyenne d’âge étant plutôt à 70. Donc certains nous ont vus comme une bénédiction, en se rendant compte que dans vingt ans, il n’y aurait plus que nous et qu’il fallait passer le témoin.

Donc, certains se remettent vraiment en question et acceptent d’être dérangés, d’apprendre de nouveau, de vivre des changements dans la liturgie. C’est vraiment admirable ! D’autres, au contraire, freinent, veulent rester sur leur lancée, disent que tout va bien et qu’il n’y a rien à changer, ne veulent pas sortir de leur zone de confort, et ont résisté à notre venue. Grâce à Dieu, nous avons un curé qui est un vrai pasteur et qui a pris les choses en main pour essayer d’unifier la paroisse et de nous faire réussir notre intégration.

Antoine : Mais c’est vrai que ça arrive, et il faut le dire, non pas pour médire, mais parce qu’on ne s’y attend pas. Et si Dieu veut qu’il y ait d’autres initiatives comme la nôtre – et il y en aura ! –, il faut savoir qu’on déguste de l’opposition qu’on rencontre.

François : Oui, nous avons sans doute manqué de pédagogie. On aurait dû inviter à dîner, discuter longuement, pour expliquer le projet. Ça aurait certainement évité des quiproquos, parce que des gens ont pu croire que nous faisions nos petits trucs dans notre coin. Mais nous avons été totalement pris par le projet, et nous avions déjà la tête sous l’eau.

A SUIVRE !

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