Vous vous dites « éco-hameau chrétien ». Quelle est la place de la spiritualité dans votre projet ?

Antoine : Aucune, si on entend par spiritualité un badigeon catho plaqué sur la vie. Nous voulons justement sortir de ça, nous voulons que la vie spirituelle infuse totalement les activités temporelles. Par ailleurs, nous voulons vivre la liturgie de l’Eglise, qui implique une vie communautaire…

François : … qui innervait la vie quotidienne des gens. Aujourd’hui, nous ne voyons plus le rapport entre la liturgie et la vie quotidienne. C’est ce que nous voulons retrouver : faire la fête des semailles, les rogations, tous ces temps liturgiques qui rythmaient la vie quotidienne.

Antoine : Il y a toutefois une spiritualité de l’écologie ! On nous reproche de faire de l’écologie une voie de salut ; mais comment en serait-il autrement ? Le salut se traduit dans la vie quotidienne par une cohérence, un agir qui s’incarne concrètement dans un mode de vie. La spiritualité n’est pas abstraite, séparée de la vie quotidienne : il nous paraîtrait indécent de parler d’une spiritualité qui ne se traduirait pas par un mode de vie. Alors, qu’est-ce qu’une spiritualité écologique ? Il y a une manière d’user des choses qui est vraiment écologique, qui prend en compte leur nature et essaye de la protéger, d’en prendre soin, de la faire éclore. Dans tous les domaines de la vie, on va essayer de prendre soin de chaque relation. Le psaume de la Création se traduit par le fait d’arrêter de mettre du RoundUp ; idem pour l’enfant à naître, la vie de famille, le quotidien, la vie de prière comme respiration de l’âme, etc. Il faut inventer cette spiritualité de l’écologie, car elle n’existe pas encore : le Pape François en a donné seulement quelques éléments dans l’encyclique.

N’avez-vous pas peur que mettre l’accent sur l’aspect chrétien soit vous ferme des portes, soit – ce qui serait probablement pire – vous pousse à rester entre vous ?

Antoine : Que ça nous ferme des portes, à la limite, on s’en fiche. C’est vrai qu’on aurait plus peur du quant-à-soi…

François : Nous avons pris le parti de nous dire ouvertement chrétiens, premièrement, parce que nous pensons que c’est en tant que chrétiens que nous sommes vraiment ouverts aux autres, puisque c’est le Christ qui nous enseigne à aimer chaque personne qui vient, et même nos ennemis. Deuxièmement, parce que nous pensons que cacher notre identité ne changerait rien puisque ceux qui sont hostiles au christianisme se rendraient compte, en venant nous voir, que nous sommes chrétiens, et se sentiraient trompés.

Certains pourraient être touchés !

Antoine : Il y en a qui l’ont été !

François : Oui, mais ils savaient qu’on était chrétiens. Et cela ne les a pas gênés. Même les Colibris nous ont dit d’assumer joyeusement notre identité, sans complexe. Nous ne pensons pas que mettre notre foi sous le boisseau attirera plus de personnes.

Concernant l’entre-soi, même si on se dit tous catholiques, on se rend compte que le danger de l’entre-soi est loin, parce que la vie en commun est difficile, alors qu’on pense a priori qu’on est tous pareils. Il peut y avoir plus de distances entre deux catholiques qu’entre un écolo catho et un écolo Colibris !

Antoine : C’est exactement le sujet du livre de Rod Dreher sur le pari bénédictin : les chrétiens doivent se rassembler pour vivre ensemble, car il n’y a pas de vie chrétienne possible si on ne se rassemble pas et qu’on ne vit pas ensemble. Mais pour beaucoup de personnes, notamment dans le milieu écologiste, le fait même d’être ensemble en partageant une même identité est une fermeture. Mais, s’il n’y a pas une identité de groupe, on ne peut rien fonder de durable, de solide. En fait, les gens souvent ne veulent pas prendre le risque d’une vraie vie communautaire parce qu’ils savent que

l’ouverture à l’autre est beaucoup plus difficile à vivre… à l’intérieur d’une communauté !

François : C’est très facile de faire du woofing et d’être ouvert à des gens totalement différents de soi pendant seulement deux jours !

Antoine : C’est en vivant ensemble au quotidien qu’apparaissent les problèmes. Dans le mariage chrétien, on vit l’ouverture à l’autre à travers la proximité la plus grande, avec les mêmes habitudes et la même foi, et on perçoit alors les abîmes qui peuvent quand même dans certains domaines nous séparer de l’autre. Mais on a décidé de persévérer malgré cela dans l’ouverture à l’autre et la fidélité, alors que la tentation naturelle est de partir, de se quitter. La vie communautaire est analogue au mariage. On ne peut pas vivre avec les autres familles ce qu’on vit avec son épouse, mais c’est analogue. Et il y a une structure qui doit s’articuler sur les familles.

François : C’est analogue aussi à une communauté monastique : on ne reproche pas à une communauté religieuse d’être repliée sur elle-même…

Antoine : La vie communautaire est loin d’être une fuite, c’est au contraire le lieu où on ne peut plus fuir : ni Dieu, ni soi-même, ni les autres.

François : C’est là où on est le plus ouvert à Dieu et aux autres. Tu ne peux plus fuir l’autre en te donnant l’illusion de lui être ouvert parce que tu l’accueilles deux jours par an !

Antoine : Tu ne peux plus fuir qu’en Dieu. De même, dans Le Pari bénédictin de Dreher, ce n’est pas une fuite de se rassembler entre chrétiens pour se soutenir les uns les autres. Une fois que la vie communautaire sera forte, elle pourra s’ouvrir aux autres, exactement comme dans un mariage : les époux ne font qu’un, et c’est parce que c’est solide que l’enfant peut advenir. Si les époux se disent qu’ils restent libres et qu’ils peuvent se quitter, il leur sera difficile d’accueillir un enfant.

Que signifie une communauté de familles, et qu’est-ce que cela implique concrètement ?

François : C’est une tentative de retrouver ce qui faisait il y a cent ans un village et une paroisse, c’est-à-dire une vie conviviale (convivere = vivre avec), de retrouver ce qui est l’objet de la science écologique, c’est-à-dire l’interdépendance entre les êtres humains autant qu’entre les êtres naturels. La forme concrète que cela prend pour nous, ce n’est pas une interdépendance financière des familles. Chaque famille a son métier, sa maison, son jardin, son intimité, son lieu propre. Le hameau est ensuite le cercle un peu plus large, avec des activités, de l’entraide, analogue à ce qui se passe dans le premier cercle de la famille. C’est le principe de subsidiarité.

Antoine : Vivre en communauté signifie mettre en commun des choses qui sont dans une sphère proche de l’intimité. Mettre en commun, ce n’est pas prêter ou échanger. Ce n’est ni « qu’à moi », ni « qu’à toi », c’est « à nous deux » ; cela implique la définition de quelque chose qui n’est pas la somme des individus, mais une autre personne morale. Plus ce qui est mis en commun est intime, plus il y a communauté. Le mariage, qui implique la mise en commun des corps, est une des communautés les plus intimes. La communauté la plus intime est celle qui existe entre les membres de l’Eglise, car ils ont en commun d’être le corps mystique du Christ, c’est-à-dire l’intimité même du Christ ; ou celle qui existe entre Dieu et une âme baptisée.

Nous nous rendons compte que ce qu’il y a en commun entre les familles a été appauvri, il faut donc trouver une manière de vivre en commun qui touche plus notre intimité : nos affections, certains biens.

A SUIVRE !

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